QUESTIONS D’ÉQUILIBRE

Poloïste de haut vol, il a toujours su allier le goût de l’effort, la passion inépuisable et le sens de l’amitié. Devenu jouteur à la Lance Sportive de Sète, il recherche toujours cette même harmonie, solide et durable, sur la tintaine, au son des tambours et des hautbois, comme dans sa vie d’après.
Poloïste de haut vol, il a toujours su allier le goût de l’effort, la passion inépuisable et le sens de l’amitié. Devenu jouteur à la Lance Sportive de Sète, il recherche toujours cette même harmonie, solide et durable, sur la tintaine, au son des tambours et des hautbois, comme dans sa vie d’après.

Texte par Philippe Pailhories // Photographies par Guilhem Canal // Direction artistique par Aurélia Frantz

Il est né à Sète, entre la Méditerranée et les canaux, dans une ville où le vent porte aussi bien l’odeur du large que celle des traditions. Il est né à Sète, où la mer enlace la ville comme une vieille amie, là où les canaux dessinent des chemins d’eau entre les maisons baignées de lumière. Chaque rue, chaque placette, lemoindre stand des merveilleuses Halles de fonte et de verre lui rappellent un moment d’enfance, un souvenir, et ravivent ce sentiment fort d’appartenance à cette ville inassimilable. Mathieu Peisson ne saurait vivre sans Sète. Sans la maison familiale dans laquelle il vit toujours avec ses parents. Sans les cousins. Sans les amis. Même si, depuis toujours, brille dans ses yeux ce désir étrange qui pousse certains hommes à quitter le rivage pour poursuivre des rêves plus vastes. « Sète, dit-il, c’est comme un paradoxe complexe. Ceux qui y naissent ne veulent pas la quitter, et ceux qui en partent n’ont qu’une envie : y revenir. Pour ma part, c’est un peu différent. J’adore y vivre. Mais pas trop longtemps. En même temps, elle me manque vite. C’est cette histoire éternelle d’attachement aux racines et de désir d’horizons. L’esprit village, la mentalité parfois étroite ne cadrent pas toujours avec l’ouverture d’esprit que tu as nourrie au cours d’une carrière. » À Sète, Mathieu Peisson a joué un peu au foot, un peu au tennis, un peu au volley. Puis, à 14 ans, il s’est amouraché du water-polo « le plus amateur des sports professionnels, à moins que ça ne soit le plus professionnel des sports amateurs », dit-il.

Son talent a vite grandi, comme grandit le vent sur la Méditerranée. Le polo est devenu sa langue, son combat, sa destinée. Pendant vingt-neuf ans, son corps a appris le goût de l’effort, son esprit l’appétit de la victoire. Vingt-neuf années d’une carrière riche de deux titres de champion de France avec le voisin montpelliérain (2012, 2014), et de quelque 400 sélections en équipe de France entre 1999 et 2017. Il a beaucoup baroudé depuis sa corniche, joué en Espagne, au Club Natació Catalunya, à Sabadell puis Sant Andreu, à Montpellier, bien sûr, et aussi à Noisy-le-Sec et Aix-en-Provence où il a tiré sa révérence à l’été 2025. « Mon corps est brisé, justifie-t-il. Je n’ai plus de cartilages dans la hanche, dans le coude, dans l’épaule et dans le genou. J’ai de l’arthrose et de l’arthrite. Ça n’était plus possible. »

“ JE SUIS EN COMPLET DÉCALAGE
AVEC CE SPORT DU M’AS-TU VU
QUI NE GÉNÈRE NI PLAISIR, NI CONVIVIALITÉ, ET NE FAIT EN AUCUN CAS DE TOI
LA MEILLEURE VERSION DE TOI-MÊME. ”

Quelques années plus tôt, il avait été freiné par une péricardite aiguë qui s’était transformée en pneumopathie hypoxémiante grave. Mais il s’était accroché.Comme toujours. Avec cette incroyable force de caractère. Mathieu Peisson laisse d’ailleurs derrière lui cette lumière qui continue d’éclairer la discipline. Par sonhumilité, son goût de l’effort et sa passion inépuisable, il a tracé un chemin que beaucoup cherchent à emprunter. Chaque entraînement était pour lui une promesse de dépassement, chaque match une aventure collective où le succès n’avait de sens que s’il était partagé. Loin du bruit des récompenses, il s’est avancé avec la simplicité des grands, guidé par l’amour de son sport et le respect de ceux qui l’entouraient. Son héritage ne se mesure pas seulement en trophées, mais dans les valeurs qu’il a semées. Le travail, la solidarité et la passion, mais d’abord et avant tout le goût des autres. Pour lui, les plus beaux moments sont ceux qui se vivent ensemble, un simple entraînement, un défi relevé côte à côte, des éclats de rire et des fêtes entre amis après l’effort. Il sait que les souvenirs les plus précieux naissent souvent autour d’une table, une bonne bière à la main -« la bière qui ouvre les cœurs et délie les langues »-, dans la chaleur d’une soirée où l’on célèbre autant l’amitié que les succès. Compagnon généreux dans la vie, il a montré qu’on pouvait viser l’excellence sans négliger l’aventure humaine. « Je suis en complet décalage avec ce sport que j’appelle le sport des réseaux sociaux, souffle-t-il, ce sport du m’as-tu vu qui ne génère ni plaisir, ni convivialité et ne fait en aucun cas de toi la meilleure version de toi-même. »

Pendant toutes ces années, il a surtout gardé son âme d’enfant et c’est peut-être la plus belle de ses victoires. « C’est en tout cas ce dont je suis le plus fier, dit-il,d’avoir toujours pris le polo pour du plaisir. Même à la fin, quand on me disait : tu n’en as pas marre de ce sport de con. Bien sûr que non que je n’en avais pas marre. Je suis fils d’ouvriers, j’ai vu mon père chaudronnier se lever à cinq heures et demi du matin pour aller se cramer les mains dans des usines de produits chimiques. Moi, je me levais à 9 heures, j’étais à l’entraînement à dix heures, je terminais à 11h30. J’allais manger, je faisais la sieste, je revenais au bassin à 18 heures, ça n’était pas le bagne. Tu es un privilégié quand tu as cette vie et certains jeunes ont un peu tendance à l’oublier aujourd’hui, comme ils ont tendance à oublier des choses essentielles telles que le respect des anciens qui a toujours guidé ma conduite. »

Mathieu Peisson va bientôt avoir 44 ans, et il a des envies plein la tête. Il a connu un temps faible à sa sortie des bassins. Il s’est senti seul. Coupé de tout ce qui l’a construit. « C’était de l’anxiété, des angoisses, des insomnies, de l’aigreur, dévoile-t-il. Je me sentais désemparé, je devenais irritable, agressif avec mon entourage. Je crois même avoir dû chasser quelques idées noires. Je suis allé voir Danny (Daniel Ballart) à Barcelone. Danny, c’est mon frère, mon mentor. J’ai passé cinq jours avec lui, et il m’a avoué avoir vécu la même chose que moi. Il m’a rassuré. Donné la force de me projeter. »

Il est ainsi en train de lancer à Sète « Paleo Swim », un concept qu’il a découvert en 2017 à Sant Andreu, encadré par Airam Fernandez. Daniel Ballart, championolympique en 1996, l’a adapté au water-polo. « Il s’agit d’une méthodologie centrée sur la nature, explique- t-il, et qui privilégie des mouvements fonctionnels et naturels, en harmonie avec la façon dont le corps humain est conçu pour bouger, courir, sauter, soulever des charges, ramper et grimperCette approche améliore non seulement la force, l’endurance et la mobilité, mais vous reconnecte également à la puissance innée du mouvement, pour une version plus saine, plus naturelle et plus résistante de vous-même. » Il s’est donné jusqu’à la fin de l’année pour convaincre les Sétois, « sinon, dit- il, mes CV sont prêts et seront expédiés vers le Japon, les États-Unis, le Canada, l’Amérique du Sud, la Suisse ou l’Australie, pour exercer le métier d’entraîneur. » D’ici-là, Mathieu Peisson aura retrouvé d’autres sensations dont il ne peut déjà plus se passer. Aussi loin que remontent ses souvenirs, il a toujours voulu pratiquer les joutes languedociennes. « Ma mère n’était malheureusement pas d’accord, regrette-t-il.

“ IL RECONNAÎT DANS CETTE TRADITION
LA MÊME NOBLESSE QUE DANS
LES PLUS GRANDES COMPÉTITIONS,
MAIS DÉBARRASSÉE DU BRUIT ET DE L’AMBITION ”

Elle disait que c’était trop dangereux. Mon oncle, le mari de la sœur de mon père, a été jouteur pendant une trentaine d’années à la Lance sportive sétoise. Le fils de mon grand cousin aussi, et il se trouve qu’il y a quatre anciens joueurs de water-polo à la Lance sétoise dont Fabien Rojas avec qui j’ai été champion de France cadet et junior, et qui est devenu président, et Nicolas Calzada qui a été vice-président, avec qui j’ai été champion de France minimes et partagé mes premières sélections en équipe de France. »

Mathieu Peisson est un fervent Saint-Louiste. Il a été élevé au rythme de cette fête patronale et multiséculaire qui rend hommage au patrimoine maritime, aux traditions et aux joutes qui font la richesse de l’île singulière et lui donnent un supplément d’âme. Chaque année à la fin du mois d’août, la Saint-Louis embrase laville et Sète vibre avec les chevaliers du canal au son des tambours et des hautbois. La Saint-Louis rassemble des dizaines de milliers d’aficionados. Fidèles aumême protocole depuis des siècles – valse des barques, défilés, tournoi des boules carrées, habits traditionnels – toutes les générations s’affrontent dans le majestueux cadre Royal. « Nous avons un rituel avec les anciens Dauphins, sourit-il. Tous les lundis nous sommes dans le bateau de Cyriac Laux, mon plus vieil ami d’enfance. On regarde le grand prix des Lourds de 14h30 jusqu’à 22 heures. L’an dernier, j’ai fait un 6/6 que je n’avais plus fait depuis mes vingt ans. Le rituel est immuable. Le jeudi, c’est chez Boule, devant la Mairie, pour le discours d’ouverture avec les jouteurs. Le vendredi, c’est tranquille, la petite soirée avec les potes. Le samedi, c’est les boules carrées avec les amis, le soir, c’est le traditionnel apéro-dinatoire dans la cour de la maison de mes parents avec toute la famille, les amis d’enfance. Le dimanche et le lundi matin, c’est aux Halles au stand du domaine des Laux où on se retrouve avec les anciens Dauphins. Et puis on descend au bateau. C’est ma Saint-Louis, et elle ne sera jamais différente. »

Elle a pris d’autres couleurs l’été dernier. Mathieu Peisson a toujours rêvé de disputer la Saint-Louis et son rêve est devenu réalité. « Je n’en menais pas large, reconnaît-il. Il y avait toute ma famille, l’habit de lumière, la musique, cette passion extrême. Mais bizarrement, je me suis senti à ma place, auprès des miens. » Debout sur la tintaine, armé de sa lance et de son pavois, il a ressenti une émotion qu’il n’avait plus connue depuis longtemps. Il y avait ce jour-là quelque chose de simple, d’authentique et de profondément lié à son histoire. Il s’est lancé dans ce monde avec cette même passion qui l’a conduit au sommet de son sport. Les Sétois l’ont d’abord observé avec amusement lorsqu’il travaillait son équilibre, sa jambe arrière, sa technique et sa connaissance des traditions locales. « Certains m’ont dit : avant que tu arrives, on ne t’aimait pas. On nous avait fait un tableau de toi pas à ton avantage. Un peu con, hautain, prétentieux, juste là pour dénigrer. »

Il a au contraire appris les gestes anciens transmis de génération en génération. Jeté un premier type à l’eau à Agde. Lui qui avait affronté les plus grandschampions de la planète a retrouvé la modestie de l’apprenti. Chaque chute dans l’eau est devenue un sourire. Chaque entraînement une conversation avec les anciens, avec la ville, avec son propre passé. Il reconnaît dans cette tradition la même noblesse que dans les plus grandes compétitions, mais débarrassée du bruit et de l’ambition. Ici, il ne s’agit pas de devenir célèbre, mais d’appartenir. Il ne cherche ni les records, ni les trophées, mais le plaisir simple de transmettre, de partager et de faire vivre un patrimoine séculaire. Sa remarquable humilité a fini de forcer le respect. Mathieu Peisson est un jouteur. Après avoir parcouru le monde et atteint les sommets, il a trouvé son plus beau titre dans les eaux de sa ville natale. À Sète, là où tout a commencé. Peut-être même a-t-il découvert que le véritable accomplissement n’est pas seulement de devenir le meilleur, mais de savoir revenir chez soi pour transmettre ce que l’on a appris.

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