LE GRAND SAUT

Membre de l’Association Attitude qui abrite notamment Montpellier BMX, Valeriia Liubimova a quitté la Russie pour vivre à fond une passion débordante.
Membre de l’Association Attitude qui abrite notamment Montpellier BMX, Valeriia Liubimova a quitté la Russie pour vivre à fond une passion débordante.

Texte par Philippe Pailhories // Photographies par Guilhem Canal // Direction artistique par Aurélia Frantz

“ ELLE A RECONSTRUIT SA VIE AUTREMENT, GRÂCE À UNE QUALITÉ ESSENTIELLE : LA PERSÉVÉRANCE ”

Elle avance dans la vie comme une brise légère, portée par une énergie lumineuse et un sourire qui ne la quitte jamais. Quand elle s’envole sur les rampes du BMX skatepark de Grammont, lorsqu’elle transforme chaque effort en élan, chaque obstacle en défi, on devine une histoire personnelle forte, poignante. L’histoire de Valeriia Liubimova. Depuis l’âge de treize ans, portée par cette force tranquille qui anime les rêveurs, son cœur bat au rythme de sa passion, tandis que sa détermination trace son chemin avec grâce et audace. Elle incarne la jeunesse dans ce qu’elle a de plus beau, l’envie d’avancer, de se dépasser et de savourer chaque instant. Valeriia Liubimova est née à Ekaterinbourg, près de la Sibérie, avant de déménager à treize ans à Moscou. À dix-sept ans, elle a laissé derrière elle ses amis, ses repères et une partie de son identité. Elle est arrivée à Montpellier avec quelques valises, un français hésitant et beaucoup d’incertitudes. Tout semblait alors différent. La langue, les habitudes, les méthodes d’entraînement, la façon dont les gens communiquent. Les premiers mois furent les plus difficiles. À l’Université Paul-Valéry où elle étudie l’anglais et le russe, elle peinait à suivre les cours. Lors des entraînements, elle comprenait mal les consignes. Certains jours, la nostalgie la submergeait. Elle pensait aux rues de Moscou, à ce fameux skatepark où elle a effectué ses premiers Barspin, aux copines qu’elle retrouvait, jour après jour. Aux confidences. Aux rires. À la liberté. C’est au nom de cette liberté qu’elle s’est réfugiée en France. Elle va bientôt avoir 22 ans, et elle ne souhaite plus trop évoquer les raisons de cet exil, mais c’est pourtant bien le contexte politique qui a poussé ses parents à rechercher une terre d’accueil. Ils se sont toujours opposés à la politique de Vladimir Poutine. Alors, lorsque l’armée russe a envahi l’Ukraine, la famille qui était en vacances en Turquie a décidé de fuir en Géorgie. Là, ils ont sollicité plusieurs Fédérations, dont la FFC. Valeriia est arrivée en septembre 2022 sur les bords du Lez. À l’époque, elle résumait ainsi la situation : « On ne soutient pas la guerre. Et c’est très dangereux en Russie si notre position n’est pas la même que celle du gouvernement. Il y a beaucoup de gens en prison à cause de leur position. Il n’y a pas la liberté pour penser, et discuter des choses si on ne soutient pas le gouvernement. » À Montpellier, épicentre du BMX freestyle français, Valeriia Liubimova a intégré le Pôle France. Puis elle a obtenu la nationalité française le 9 décembre 2023 à Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle est aujourd’hui membre de l’équipe de France. Elle a reconstruit sa vie autrement grâce à une qualité essentielle : la persévérance. Chaque jour, elle a appris de nouveaux mots. Son français, avec cet accent qui lui donne une couleur particulière, glisse maintenant avec aisance, presque sans effort, comme une langue apprivoisée avec patience et finesse. Chaque semaine, elle a emmagasiné de la confiance. Sa détermination et son talent sautent évidemment aux yeux. Petit à petit, la France a cessé d’être un pays étranger pour devenir un foyer. « Je ne sais pas si je me sens chez moi, confiait-elle dans le journal l’Équipe, mais maintenant, c’est chez moi, je suis heureuse.

“ J’AI DE NOMBREUX RÊVES, DES RÊVES DE VOYAGES, D’ÉTUDES, DE RENCONTRES, ET LE SPORT EST LE MEILLEUR INSTRUMENT POUR LES RÉALISER ”

J’habite ici. J’ai des amis, mon appartement. Mais chez moi, c’est aussi là où il y a mes parents et ils ne sont pas ici. » Ils suivent évidemment sa trace. Ils auraient aimé la voir disputer les Jeux olympiques de Paris, en 2024. Laury Perez a décroché la seule place disponible. « J’ai tout de même eu l’opportunité de rider sur ce spot incroyable, et de participer à deux grands spectacles devant 4000 personnes, sourit-elle, et j’ai pris énormément de plaisir et ce fut sans aucun doute l’une des expériences les plus marquantes et inoubliables de ma vie. » Elle se souvient bien sûr de ces autres expériences marquantes. Sa première sensation de rideuse à Krasnaya Polyana dans les montagnes de Sotchi. « J’avais gagné, mais j’étais la seule concurrente inscrite, rigole-t-elle. C’était une compétition contre moi-même, l’une des plus difficiles. » Elle se souvient de sa première victoire à Ljevsk, en 2021. De son titre de championne de Russie junior à Kazan quelques semaines plus tard. De sa 8e place au championnat du monde UCI aux Pays-Bas, toujours en 2021. Elle se souvient du FISE, bien sûr. Les sensations incroyables. Les copines qui ont enfin le droit de participer aux compétitions internationales et se retrouvent. Se resserrent. Longtemps en Russie, Valeriia Liubimova a pratiqué la gymnastique rythmique et sportive, une discipline associée à une grande rigueur et à une forte exigence technique. Elle se sent bien plus libre en BMX, mais la souplesse, la force, la coordination, la précision qu’elle a travaillée sur les tapis lui servent aujourd’hui dans cette quête de perfection du geste, de parfaite maîtrise des enchaînements. Valeriia Liubimova est une sportive de haut niveau, mais elle est bien plus que cela. « J’ai de nombreux rêves, dévoile-t-elle, des rêves de voyages, d’études, de rencontres, et le sport est le meilleur instrument pour les réaliser. Je ne sais pas très bien comment le traduire, mais le BMX m’offrait un peu tout ça en Russie, parce que j’étais très jeune aussi. Je me suis vraiment lancée dans la compétition lorsque la discipline est devenue olympique, en 2020. Maintenant, l’approche est un peu différente, mais pas tellement finalement. » Elle lui permet toujours de voyager. De nouer des relations. De se sentir libre. Libre quand ses roues quittent la terre, comme si le monde cessait de peser. Là, dans cette suspension brève, elle ne fuit rien, elle habite simplement le mouvement, jusqu’à se confondre avec lui. Le BMX est une sorte de porte sans serrure, une échappée belle. « La liberté que le BMX procure est totale, assure-t-elle. La liberté de s’habiller comme on le souhaite, de se comporter comme on le souhaite, d’être moi-même en fait. » Valeriia Liubimova se sent bien avec sa petite tribu qui partage les mêmes rires, les mêmes efforts, les mêmes silences après ces efforts. Bien dans sa peau. Pas parce que tout est parfait, mais parce qu’elle a trouvé un endroit pour pouvoir respirer pleinement. Elle retourne parfois en Géorgie. Parce que ses parents, son petit frère et sa petite sœur lui manquent beaucoup. Elle leur raconte tout. Mais tout ce qu’elle a à leur dire ne tient pas dans un enchaînement de phrases, plutôt dans la manière dont elle les regarde, une reconnaissance lente, profonde, presque douloureuse.

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