Texte par Marie Gineste // Photographies par Guilhem Canal // Direction artistique par Aurélia Frantz
« Ma plus grande fierté, c’est d’avoir contribuer à faire évoluer le volleyball français. »
Quelques jours seulement après avoir décroché un nouveau titre de champion de France avec Montpellier, Nicolas Le Goff pourrait savourer le moment, dérouler son palmarès ou raconter l’ivresse d’une nouvelle victoire. Pourtant, lorsqu’il revient sur cette saison, ce n’est pas le trophée qu’il évoque en premier. Il parle d’une opération. De sa première véritable blessure. Quatre mois loin des terrains. Des interrogations qu’il n’avait jamais connues. D’un kinésithérapeute, d’un préparateur physique, d’un staff médical qui l’ont accompagné au quotidien. « J’avais des doutes, des interrogations, mais je savais que j’étais bien entouré. » La phrase est à son image. Jamais tournée uniquement vers lui-même. Toujours vers ceux qui l’entourent. C’est peut-être ce qui frappe le plus lorsqu’on échange avec Nicolas Le Goff. Malgré un palmarès que beaucoup rêveraient d’afficher avant même de se présenter, il semble constamment déplacer la lumière vers les autres. Les victoires deviennent collectives. Les réussites appartiennent à une génération. Même les blessures sont racontées comme des apprentissages plutôt que comme des épreuves personnelles. Cette humilité n’a pourtant rien d’un exercice de communication. Elle semble profondément ancrée chez cet homme qui, enfant, n’avait même pas imaginé devenir sportif de haut niveau. Car le volley n’était pas son premier amour. Avant les salles pleines, les Jeux olympiques et les hymnes, il y avait la natation. À 11 ou 12 ans, son potentiel est déjà remarqué. On lui propose d’intégrer un parcours sportif exigeant. Beaucoup auraient sauté sur l’occasion. Lui choisit une autre voie. Il ne se sent pas prêt à consacrer toute sa vie à un sport. Il se lasse aussi d’une discipline solitaire où les échanges se résument souvent au chronomètre affiché entre deux longueurs. Alors il arrête. Sans frustration. Sans plan précis. Simplement parce qu’il ressent le besoin d’essayer autre chose. Le volley arrive presque par hasard, grâce à l’association sportive de son collège. Il découvre un sport où l’on parle, où l’on rit, où l’on gagne ensemble. « Je me suis laissé porter. » Cette phrase revient plusieurs fois au fil de la conversation. Comme si toute sa carrière s’était construite sans jamais être dictée par une ambition dévorante. Bien sûr, son gabarit attire rapidement l’attention. Il rejoint le pôle espoirs de Cannes, puis le Centre national de volley-ball à Montpellier. Les étapes s’enchaînent. Les clubs professionnels appellent. L’équipe de France aussi. Mais jamais il ne raconte ce parcours comme une conquête. « Je ne me suis jamais fixé comme objectif de devenir sportif professionnel. » Une confession presque déconcertante lorsqu’elle vient d’un double champion olympique. À l’heure où l’on glorifie les destins écrits dès l’enfance, Nicolas Le Goff rappelle qu’il existe d’autres chemins. Des parcours faits de rencontres, de confiance, d’opportunités saisies sans jamais perdre le plaisir du jeu. Peut-être est-ce aussi pour cette raison qu’il parle des défaites avec autant de sérénité. Rio 2016 reste une blessure. Quelques mois auparavant, l’équipe de France vient de remporter les deux premiers grands titres de son histoire. Elle arrive aux Jeux olympiques portée par un statut inédit. Beaucoup la voient déjà sur le podium. Puis tout s’effondre dès le premier tour. « Sur le moment, ça a été un drame. » Pourtant, avec le recul, Nicolas Le Goff ne considère plus cet échec comme une fin. Il y voit le début de quelque chose. Cette désillusion oblige le groupe à grandir, à se remettre en question, à construire des bases plus solides. « Peut-être que cette défaite fait aussi partie du processus qui nous a permis de gagner ensuite. » Chez lui, la défaite n’est jamais l’opposé de la victoire. Elle en est souvent la condition. Elle donne du relief aux succès. Elle rappelle leur fragilité. Elle empêche aussi de croire que tout est acquis. Cette philosophie accompagne toute une génération. Une génération qui va bouleverser l’histoire du volley français. Lorsqu’il en parle, Nicolas Le Goff n’utilise presque jamais le singulier. Il raconte un collectif de jeunes joueurs arrivés ensemble, déjà habitués à gagner dans les catégories de jeunes, soudés bien avant leurs premiers rassemblements en équipe de France. « On était vraiment une bande de copains. » Le talent, bien sûr, compte. Le travail aussi. Mais il évoque surtout une confiance commune, un plaisir d’être ensemble, une envie de progresser les uns avec les autres. À l’entendre, les médailles semblent presque être la conséquence naturelle de cette aventure humaine.
« Les défaites font mal. Mais elles nous apprennent aussi à savourer les victoires. »
Tokyo, en 2021, marque un premier sommet. Sans public, dans une atmosphère particulière héritée de la pandémie, la France décroche enfin son premier titre olympique. « Là, je me suis vraiment dit : ça y est, je suis champion olympique. » Quelque chose se déverrouille. Comme si plus rien ne pouvait lui être retiré. Trois ans plus tard, Paris raconte une toute autre histoire. Cette fois, il faut défendre son titre à domicile. Quinze mille spectateurs dans les tribunes. Des millions devant leur télévision. Une attente immense. Étrangement, Nicolas Le Goff ne parle pas d’abord de l’envie de gagner. Il parle de la peur de décevoir. « J’avais plus peur de perdre et de décevoir les gens que l’envie de gagner. » Une phrase rare dans le sport de haut niveau. Elle dit beaucoup de la pression qui accompagne les Jeux organisés chez soi. Lorsque la France renverse l’Allemagne en quart de finale après avoir été menée deux sets à zéro, il est convaincu que le public a changé le destin du tournoi. « On n’était pas six sur le terrain. On était quinze mille. » Mais là encore, lorsqu’on lui demande quelle est sa plus grande fierté, la réponse surprend. Il ne cite ni Tokyo. Ni Paris. Ni ses nombreux titres. Il répond presque instinctivement : « D’avoir fait évoluer le volleyball français et contribué à le mettre sur le devant de la scène ». Voilà ce qui compte. Voir davantage d’enfants choisir le volley. Voir des salles se remplir. Voir les joueurs français recherchés par les meilleurs clubs européens. Constater que le sport qu’il aime occupe enfin une place qu’il n’avait pas lorsqu’il a débuté. C’est peut-être cela, finalement, sa plus belle victoire. Aujourd’hui, à 34 ans, une autre réflexion s’impose progressivement. Celle de l’après. Sans inquiétude excessive. Sans nostalgie non plus. Simplement avec lucidité. Le volley ne durera pas toujours. Il ne sait pas encore ce qu’il fera demain. Il explore. Il réfléchit. Il observe les métiers qui pourraient lui ressembler. Comme il l’a toujours fait. Avec patience. Il regrette seulement que les sportifs soient encore trop peu accompagnés dans cette transition pourtant inévitable. Là encore, son regard dépasse son propre cas.
« Si on se souvient de moi à travers cette équipe, ça me va très bien. »
Il pense à ceux qui viendront après. À ceux qui auront besoin d’être guidés. Comme il pense aussi aux disciplines moins médiatisées, à ces champions olympiques parfois contraints de vivre avec des revenus modestes malgré des années de sacrifices. Rien d’étonnant, finalement, lorsqu’on lui demande comment il aimerait que l’on se souvienne de lui. Sa réponse désarme. « Je n’ai pas forcément envie qu’on se souvienne de moi. » Puis il nuance immédiatement. Il aimerait surtout que l’on se souvienne de cette génération qui a offert au volley français ses premiers grands titres. Que son nom fasse simplement partie de cette histoire collective. Une dernière fois, Nicolas Le Goff s’efface derrière le groupe. Comme il l’a fait tout au long de sa carrière. Ironie délicieuse : c’est peut-être précisément cette discrétion qui le rend si remarquable. Nicolas Le Goff rappelle qu’il existe une autre manière de marquer l’histoire. Sans jamais chercher à occuper toute la place. Simplement en laissant son sport plus grand qu’il ne l’a trouvé.