Texte par Marie Gineste // Photographies par Guilhem Canal
Vous êtes aujourd’hui l’une des figures du football féminin français et montpelliérain. Pourtant, tout commence assez loin de Montpellier…
Je suis née dans la Marne. Mon frère jouait au foot, mon père adorait ça aussi, donc j’ai grandi dans cet univers-là. J’étais surtout une enfant hyperactive. Il fallait me faire courir ! Le football était une façon de me dépenser. Ensuite, mes parents sont partis vivre dans le Sud, entre Aix et Marseille, et j’ai continué à jouer. À l’époque, il y avait très peu de filles dans les clubs. Souvent, j’étais la seule. Mais ça ne me posait aucun problème. J’aimais le sport, j’aimais bouger. J’ai eu une enfance plutôt heureuse, simple. Je ne me prenais pas la tête.
À quel moment le football devient-il plus qu’un simple loisir ?
Honnêtement, pas si tôt que ça. À mon époque, il n’existait pas vraiment de football professionnel féminin. Il n’y avait pas de perspective de carrière. Je ne me disais pas : « Je vais vivre du foot. » Le tournant arrive vers 12 ans. Je ne pouvais plus jouer avec les garçons et il fallait intégrer une équipe féminine. Ce n’était pas encore très structuré. Puis j’ai découvert le sport-études de Montpellier. Lors d’un stage, j’ai rencontré les joueuses du club. C’était la première fois que je voyais des filles jouer à ce niveau-là. Tout était carré, organisé. On s’intéressait autant au football qu’à l’école. Ils m’ont proposé de venir faire des essais puis d’intégrer le centre de formation.
Avec le recul, partir à 12 ans paraît presque fou…
Aujourd’hui oui. Quand je vois des filles de cet âge-là, je me dis que j’étais vraiment petite. Je mesure encore plus le courage qu’ont eu mes parents. Le plus difficile, ce n’était pas le football. C’était les familles d’accueil. À l’époque, nous étions hébergées chez l’habitant. J’en ai connu plusieurs. Certaines expériences ont été compliquées. Je vivais à plusieurs centaines de kilomètres de ma famille. Les week-ends ce n’était pas toujours possible de rentrer, parce qu’au fur et à mesure, je montais dans les équipes supérieures. Mes parents ont fait énormément d’allers-retours pour venir me voir. Quand j’y repense, je mesure les sacrifices que cela représentait.
« À 12 ans, je faisais déjà ma lessive, mon ménage et mes repas. »
Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts au plus haut niveau ?
Le plus fort reste la Ligue des champions. J’étais encore au lycée quand j’ai disputé mon premier match à la Mosson contre le Bayern Munich. Je quittais les cours et quelques heures plus tard, je montais dans un bus escorté par la police pour jouer un match européen. Pour une adolescente, c’était irréel. Je me souviens que tout mon lycée était venu. J’étais à Mermoz, entourée de jeunes sportifs qui comprenaient ce que représentait ce moment. C’est un souvenir gravé à jamais.
Vous signez ensuite votre premier contrat professionnel…
Oui, à 17 ans. Et ma première demande n’était même pas financière. Je voulais simplement un appartement. Depuis mes 12 ans, je vivais avec une valise. Je faisais ma lessive, mon ménage, mes repas. J’avais juste envie de poser mes affaires quelque part et de me sentir enfin chez moi.
Vous avez connu une carrière exceptionnelle sans jamais quitter Montpellier. Pourquoi cette fidélité ?
Parce que Montpellier est devenu ma ville. J’y ai grandi. J’y ai été formée. J’y ai signé mon premier contrat. Tous mes amis étaient ici. À partir du moment où les résultats sportifs étaient là, où l’on jouait la Ligue des champions et où l’équipe de France était accessible, je ne voyais pas pourquoi partir. J’ai reçu des propositions. Des clubs comme Manchester City se sont intéressés à moi. Sur le papier, c’était difficilement refusable : plus d’argent, plus de trophées, une visibilité énorme. Mais à chaque fois, quelque chose me retenait. Je me souviens notamment d’une période où plusieurs cadres voulaient partir. Le club traversait une phase délicate. On m’a demandé de rester pour aider à reconstruire. J’ai accepté. Puis les années sont passées. J’ai construit ma vie ici. Après un certain temps, partir devient plus difficile que rester.
Vous n’avez jamais regretté certains refus ?
Non. Parce qu’il faut aussi regarder ce qu’on perd. J’avais déjà passé une grande partie de ma vie loin de ma famille. Et plus les années passent, plus on réalise que le temps perdu ne se rattrape pas. Quand je rentrais voir mes parents, le dimanche arrivait toujours trop vite. Je repartais avec la boule au ventre. Alors partir encore plus loin, en Angleterre par exemple, ce n’était pas forcément ce que je voulais. J’avais trouvé mon équilibre.
Vous avez aussi porté le brassard de capitaine pendant de nombreuses années. Ce rôle comptait-il particulièrement pour vous ?
Oui, parce que c’était une marque de confiance. Mais surtout parce que j’ai toujours aimé représenter le club. Être porte-parole, expliquer, défendre les joueuses, accompagner les plus jeunes, ça correspondait à ma personnalité. J’ai toujours essayé d’être juste. Dans le sport, il y a des choix qu’on ne maîtrise pas. Mon rôle consistait souvent à rappeler aux joueuses qu’il ne fallait pas perdre confiance simplement parce qu’un entraîneur prenait une décision différente.
Vous avez également connu l’équipe de France. Un rêve devenu réalité ?
Oui, bien sûr. Mais il y a aussi tout ce qu’on ne voit pas. Le haut niveau, c’est formidable quand tout va bien. Mais il y a énormément de pression. Des critiques. Des jugements permanents. Au début, c’est très difficile. On n’est pas préparé à voir des inconnus commenter tout ce qu’on fait. Puis un jour, je me suis dit quelque chose de très simple : on s’en fout. J’ai ma famille. J’ai mon conjoint. J’ai la chance de vivre de ma passion. Je construis ma vie. Le reste n’a finalement pas tant d’importance. Même quand je faisais un bon match, j’étais critiquée. Alors à un moment donné, il faut prendre du recul.
« Même quand je faisais un bon match, on me critiquait. Alors j’ai fini par me dire : on s’en fout. »
La maternité a-t-elle changé votre regard sur les choses ?
Elle a surtout remis certaines priorités à leur place. J’ai continué à faire du sport pendant ma grossesse presque jusqu’au septième mois. Puis après l’accouchement, il a fallu gérer les complications physiques. J’ai subi une opération importante liée à un diastasis et à une descente d’organes. Ça a été dur. Très dur même. Le corps change. Il faut accepter certaines choses. Repartir de zéro. Mais je ne me suis jamais laissée abattre. J’ai fonctionné comme dans le sport : un objectif après l’autre. Aujourd’hui, je dirais qy’être mére cela m’a appris à relativiser encore davantage.
Quand vous regardez devant vous, comment imaginez-vous l’après-foot ?
Je me vois toujours dans le sport. J’ai obtenu plusieurs diplômes de coach sportif, de préparation physique, de musculation. J’aime accompagner les gens. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement la performance. C’est aussi aider quelqu’un à retrouver confiance en lui, à se sentir mieux dans son corps, dans sa vie. J’aimerais également rester dans le football si l’occasion se présente.
« Aujourd’hui, ce qui compte, c’est ma famille, ma fille et les gens que j’aime. »
Dans cinquante ans, comment aimeriez-vous que l’on se souvienne de Marion Torrent ?
Comme quelqu’un de bienveillant. Quelqu’un de sérieux, mais qui savait aussi rire. J’aimerais que l’on retienne que le football est important, mais que ce n’est que du football. Qu’il faut savoir prendre du recul et profiter des gens qu’on aime. Et surtout qu’il faut faire les choses correctement, assumer ses choix et pouvoir se regarder dans une glace en se disant : j’ai fait les choses du mieux possible.
Abonne-toi pour ne rien manquer de l’actualité des féminines!