LES RACINES DU SILENCE

Longtemps, François Trinh-Duc a grandi sans l’urgence de renouer avec ses origines familiales. Et puis il a découvert le Vietnam, le pays de naissance de son grand-père paternel. Il ne peut plus s’en passer aujourd’hui.
Longtemps, François Trinh-Duc a grandi sans l’urgence de renouer avec ses origines familiales. Et puis il a découvert le Vietnam, le pays de naissance de son grand-père paternel. Il ne peut plus s’en passer aujourd’hui.

Texte par Philippe Pailhories // Photographies par Guilhem Canal

Il est l’un des quatre fantastiques avec son complice de toujours, Fulgence Ouedraogo, avec Louis Picamoles et Julien Tomas. Pas les Quatre Fantastiques de l’univers Marvel, non, mais ceux d’une autre galaxie, la galaxie du Pic-Saint-Loup, de Sabathé, d’Ovalie et de toute la plaine du Clapas qu’ils ont jonchée d’exploits retentissants. Il est l’ouvreur du Grand Chelem 2010. Acteur de la fameuse finale d’Auckland l’année d’après. François Trinh-Duc, c’est 66 sélections entre 2008 et 2018, dix Tournois des Six Nations, une Coupe du monde, mais c’est d’abord un style de jeu, une présence. Il jouait au rugby comme certains musiciens improvisent, sans jamais donner l’impression de suivre une partition figée. À l’ouverture, il avançait avec une légèreté presque insolente, le ballon porté comme un secret. Là où d’autres cherchaient à organiser le jeu, lui semblait écouter ses mouvements, sentir les espaces naître et disparaître dans le désordre du combat. Sa course n’avait rien de brutal, elle ondulait, attirait les défenseurs puis les laissait dans son sillage, comme si le temps ralentissait un instant autour de lui. François Trinh-Duc appartenait à cette famille rare de joueurs capables de transformer une situation ordinaire en promesse d’aventure. Un mouvement d’épaules, un regard porté ailleurs, une passe déposée au dernier moment, tout respirait l’intuition. Il ne dominait pas le terrain par la force ou l’autorité, mais par une forme de poésie du mouvement. Lorsqu’il était en confiance, le rugby cessait d’être une succession de phases pour devenir un courant vivant, imprévisible, où chaque ballon pouvait ouvrir une brèche vers l’inattendu. Mais ça, c’était sa vie d’avant. Il aide encore un peu Hugues Galambrun à développer son projet à Palavas- les-Flots, à faire du Rugby Club Méditerranée ledeuxième grand club du bassin montpelliérain au côté du MHR, il assiste bien sûr à quelques rencontres au Septeo Stadium, mais le rugby, aujourd’hui, n’est plus l’épicentre de son existence. « Après presque dix- huit années de professionnalisme, résume-t-il, j’avais besoin de sortir de ce microcosme, de passer à autre chose, j’avais aussi cette curiosité de découvrir d’autres mondes. »

“ J’AI GRANDI AVEC CETTE IDÉE DE DONNER AUX AUTRES 

Des mondes pour le moins dissemblables. Il est par exemple conférencier, recherché pour ses interventions sur la performance collective, le leadership sous pression, l’engagement et la responsabilité individuelle ou encore la gestion inter-culturelle. Il est dirigeant d’un groupe d’ingénierie, Fortil, un modèle pensé par des ingénieurs à l’esprit entrepreneurial et dont le moteur ressemble à celui qui l’a toujours guidé : l’excellence, la précision, le goût du défi, le dynamisme, l’émulation positive et la réussite. « Sur le terrain comme en entreprise, dit François Trinh-Duc, j’ai appris une chose essentielle : ce sont les femmes et les hommes bien alignés qui font gagner durablement. »

Il a aussi ouvert « Le Mas de la Poste » à Saint-Aunès, un lieu atypique et douillet que son épouse a décoré avec beaucoup de goût, capable d’accueillir des événements d’entreprise ou des séjours entre amis. Et puis il y a son trésor, « Rugby Cùng Nhau », une association à but non lucratif qu’il a créée en 2023 pour soutenir les enfants vietnamiens défavorisés. Le rugby est alors un moyen de faciliter leur accès à l’éducation, la formation professionnelle, aux soins de santé, de leur offrir des opportunités de développement personnel. « J’ai baigné dans l’humanitaire, justifie-t-il, avec un père membre de l’association Médecins Sans Frontières, qui a notamment mené des actions au Sri Lanka ou en Jordanie. En fait, j’ai grandi avec cette idée de donner aux autres, et mettre à profit ma notoriété, mon réseau pour aider les plus vulnérables, résonne en moi comme une évidence. »

Avoir choisi la péninsule indochinoise pour développer ce projet est tout sauf anodin puisque François Trinh- Duc a des origines vietnamiennes. Il les doit à son grand-père paternel, l’un des 100 000 travailleurs indochinois contraints à participer à l’effort de guerre suite à l’invasion japonaise en 1944. Acheminé à Marseille par bateau via Suez, il a été accueilli dans des camps installés dans des bâtiments à peine achevés qui allaient bientôt abriter la prison des Baumettes. Un trajet long et pénible, moins que l’acclimatation en France avec des épidémies de méningite, les cadences de travail infernales, la souffrance morale nourrie par un exil prolongé. « Après Marseille, raconte FrançoisTrinh-Duc, à la fin de la guerre, il a été déplacé dans un camp à Sainte-Livrade, dans le Lot-et-Garonne. C’est là qu’il a rencontré ma grand-mère, une Française d’origine italienne. » Ce sujet de l’histoire familiale n’était pas tabou chez les Trinh-Duc, mais il n’a pas été non plus le fil rouge de ses années d’enfance. Son père, ses oncles n’ont jamais grandi avec cette culture, sans doute parce qu’ils voulaient s’intégrer coûte que coûte. Le patronyme -Trinh-Duc- a peut-être même parfois été porté commeun fardeau alors qu’il est pourtant associé aux puissants seigneurs du clan Trịnh, et qu’il signifie «vertu», «moralité», «mérite» ou «qualité morale». François Trinh-Duc, en dépit de cette origine, n’a jamais nourri de curiosité sincère pour le Vietnam. « J’ai pu être intrigué, tout au plus, parfois, dit-il, mais je me suis construit avec les quelques souvenirs que l’on a bien voulu me léguer. » Sans doute que ce premier voyage en Asie, en 2010, a suscité un certain intérêt pour le continent. Une tournée de promotion soutenue par l’association « Pour un sourire d’enfant ». Pas de Vietnam alors, mais des paysages, des odeurs, des traditions. « C’est neuf ans plus tard, en octobre 2019, que tout a réellement changé », sourit-il. C’était à la fin du mois de novembre. Un voyage au Vietnam, enfin, initié par l’ambassade de France pour assurer la promotion de la diplomatie de la France et du sport pendant la coupe du monde qui se déroulait au Japon. Une quête identitaire, surtout, une manière de comprendre d’où il vient et de renouer avec une part de lui-même restée jusqu’alors lointaine et floue. En parcourant les rues d’Hanoï, les rizières du delta du Mékong, mais surtout les chemins de terre de Ho Ve, le village de son grand-père, dans la province de Bắc Ninh, à l’Est d’Hanoï, il se rend bien compte que la trace de l’histoire familiale continue de vivre en lui.

“ UN BESOIN VITAL DE VIETNAM ”

« J’ai pris comme une baffe dans la gueule, image-t- il. J’ai rencontré un cousin germain qui m’a fait visiter la maison dans laquelle mon grand-père avait grandi. Le culte des ancêtres y était très présent. Il y avait des photos sur les murs, mais surtout une, à l’étage, de mon grand-père et de ma grand-mère, une photo jaunie que je connaissais pour l’avoir vue en France sur une table de chevet. Le temps s’est arrêté. J’ai pris conscience de tout un tas de choses et je ne m’attendais pas à ça. » Avant de partir, il a bien sûr pris le temps de découvrir la baie d’Along que son grand-père avait immortalisée d’un joli trait de peinture, « un tableau qui ornait le salon de ma grand-mère ». « Je savais alors que je reviendrais, d’une façon ou d’une autre, soupire-t-il, que j’entretiendrai ce lien à ma manière. »

Il est revenu, souvent. En 2024, tout d’abord. Après quatre années d’existence, « Rugby Cùng Nhau » commençait à rencontrer un joli succès, et il souhaitaitl’encourager de toute son âme. Plusieurs fois en 2025. Pour une conférence à Hanoï avec notamment Yann Delaigue et Cédric Desbrosses. En mai, ensuite, àl’invitation d’Emmanuel Macron. Sa présence dans la délégation présidentielle illustre alors les passerelles entre sport, diplomatie et engagement humanitaire. « J’ai reçu cette invitation comme ma première convocation en Bleu, sourit-il, et ça a été une grande fierté. » Quelques mois plus tard, il était au stade de Phú Nhun, à Hô Chi Minh-Ville, pour un tournoi qu’il a lui-même organisé. « Avec une vingtaine d’anciens joueurs, nous avons mené des actions auprès de différents orphelinats, puis organisé une journée de gala autour d’un match qui opposait une équipe locale et une sélection de Barbarians, avec notamment d’anciens internationaux japonais. Le Consul Général est venu, le Ministre de la Jeunesse et des Sports a remis des médailles à des athlètes paralympiques. Nous avons pu lever quelques fonds pour l’association. »

Cette association qu’il bichonne et qu’il compte bien laisser croître. Parce que le rugby est très peu prisé au Vietnam, et parce que ses actions ont tout simplement ce double sens. « J’ai envie, oui, d’aider les enfants défavorisés, les enfants vulnérables de ce pays, explique- t-il. Leur permettre l’accès à la nourriture, l’eau, à une meilleure hygiène de vie. On essaie de fournir des affaires de première nécessité, de les orienter vers des check-up médicaux, leur offrir parfois des cours de soutien. Nous avons commencé avec une centaine d’enfants de 10 à 14 ans à parité filles/garçons. Nous intervenons une fois par semaine. Plusieurs expatriés nous aident sur place, mais nous aimerions former et recruter des Vietnamiens pour les encadrer. Et nous aimerions aussi passer à la vitesse supérieure, aller chercher 200, peut-être 250 enfants sur les hauts plateaux, entre Da Nang, Pleiku et la côte orientale. »

En attendant, les entraînements se déroulent généralement sur des campus d’écoles internationales bien équipées pour ce sport, comme la British International School de Thao Dien à Thu Duc, ou le Lycée français international Marguerite-Duras dans le 9e arrondissement de Hô Chi Minh-Ville. Ce qui est sûr, c’est que François Trinh-Duc a aujourd’hui un besoin presque vital de Vietnam, ce nom qu’il prononçait jadis à voix basse. Son enfance s’est écoulée sans les parfums de la terre rouge après la pluie, sans les histoires murmurées au bord du Mékong, sans les échos d’une langue qui pourtant sommeillait quelque part. Le Vietnam n’était alors qu’une ombre discrète, un nom posé sur ses origines. Puis il a découvert ce pays qui s’est infiltré en lui comme une lumière ancienne qui retrouve sa place. Depuis, le Vietnam n’est ni une destination ni un héritage, mais une nécessité, une respiration, une part de son âme dont il ignoraitjusqu’alors l’absence. François Trinh-Duc est le seul international originaire du Vietnam. Le seul à offrir aux jeunes rugbymen ces valeurs qui dicteront bientôt leur vie. Il en éprouve une grande fierté. Comme celle d’avoir recueilli les fragments dispersés de son identité, les pièces d’un rêve ancien qui lui permettent de mieux comprendre qui il est vraiment.

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