Par Marie Gineste // Photographie Guilhem Canal
Dans son atelier, entre résine, poussière de ponçage et prototypes en cours de création, Julian Cavaillé ressemble davantage à un entrepreneur visionnaire qu’à l’image classique de l’artiste contemporain. Pourtant, c’est bien dans cet univers qu’il a trouvé sa place. Une place qu’absolument rien ne semblait lui destiner. Né à Nîmes en 1995, le jeune homme grandit loin des galeries d’art. Son premier terrain d’expression, c’est le sport. Le handball d’abord, pratiqué à haut niveau jusqu’en équipe de France jeunes, puis le football. « L’école n’était pas vraiment mon terrain de jeu », reconnaît-il avec un sourire. Son avenir semble alors tout tracé vers une carrière sportive. Mais les blessures viennent bouleverser les plans. Comme souvent dans les parcours hors normes, la trajectoire naît d’un détour. Après un passage en Australie, où il découvre une autre manière de vivre et de travailler, Julian revient en France avec l’envie de transmettre sa passion du sport. Il ouvre une salle de préparation physique près de Montpellier et exerce comme coach. Puis arrive le Covid. « J’ai perdu quelque chose à ce moment-là. Je ne retrouvais plus le plaisir que j’avais avant. » Beaucoup auraient vécu cette période comme une parenthèse difficile. Lui y voit finalement le point de départ d’une seconde vie. Passionné de mangas, de culture geek et de nouvelles technologies, il achète une imprimante 3D. L’idée est d’abord simple : fabriquer quelques objets pour lui-même. Rien de plus. « Je voulais juste créer les figurines que j’aimais et les exposer chez moi. » Mais la curiosité devient rapidement obsession. Avec son associé, il fonde JV3D, une société spécialisée dans la création et l’impression 3D.
“ QUAND J’ÉTAIS ENFANT, JE DORMAIS AVEC MES NOUVELLES CHAUSSURES. J’ADORAIS LES REGARDER PENDANT DES HEURES.. ”
Les projets se multiplient. Les artistes, les entreprises et les grandes marques commencent à faire appel à leur savoir-faire. Peu à peu, Julian découvre un monde dont il ignorait tout : celui de la création artistique contemporaine. Le véritable déclic arrive pourtant ailleurs. Dans une passion beaucoup plus ancienne. Les chaussures. Depuis toujours, il les collectionne. Pas comme un spéculateur. Comme un amoureux du détail. « Quand j’étais petit, je passais tout le trajet du retour à regarder mes nouvelles baskets dans leur boîte. Je regardais les coutures, les matières, les formes. » Sa mère plaisantait souvent sur cette fascination. Alors un jour, il décide de transformer une sneaker iconique en sculpture. Une Jordan Off-White inspirée du travail de Virgil Abloh. Le résultat est spectaculaire. La première vidéo publiée sur les réseaux sociaux dépasse les trois millions de vues. Les commandes affluent immédiatement. Cavart est né. Depuis, ses « souliers » sont devenus sa signature. Des sculptures monumentales, souvent suspendues dans le mouvement, comme figées au moment précis où elles s’apprêtent à décoller. Chaque pièce nécessite plusieurs semaines de travail. Tout commence sur tablette graphique avant de prendre vie grâce à l’impression 3D, puis à un minutieux travail manuel de sculpture, de ponçage, de peinture et de finition. « Je ne voulais pas faire des chaussures figées. Je voulais qu’elles racontent quelque chose. » Cette approche singulière séduit rapidement les sportifs. D’abord Djibril Cissé, puis Zinedine Zidane, Antoine Dupont, Lamine Yamal, Michel Platini ou encore Eva Longoria. Tous tombent sous le charme de cet univers à la croisée du sport, du design et de l’art contemporain. Pourtant, derrière le succès médiatique, Julian garde un regard étonnamment lucide sur son parcours. « Je vis un rêve, mais j’ai parfois du mal à le réaliser. » Parce qu’au fond, il continue d’avancer comme un sportif de haut niveau. Toujours concentré sur l’objectif suivant. La prochaine sculpture. Le prochain projet. La prochaine idée.
Et des idées, il en a beaucoup. Trop, même. À Montpellier, il prépare actuellement un espace immersif mêlant art, réalité virtuelle et nouvelles technologies. Un lieu où les visiteurs pourront explorer ses créations à travers des expériences interactives. En parallèle, il développe un studio de jeux vidéo, convaincu que l’art de demain se jouera aussi dans les mondes numériques. « Je veux créer des ponts entre le réel et le virtuel. » Cette phrase résume peut-être mieux que toutes les autres l’univers de Cavart. Car derrière les sculptures géantes et les collaborations prestigieuses se cache avant tout un créateur qui refuse les frontières. Entre sport et art. Entre artisanat et technologie. Entre rêve et réalité. À seulement trente ans, Julian Cavaillé construit son propre territoire d’expression, loin des codes traditionnels du marché de l’art. Un territoire où une basket peut devenir sculpture, où un crampon raconte une carrière et où une passion d’enfant peut finir par séduire les plus grandes stars du monde. Une œuvre après l’autre, il continue de transformer les symboles du sport en objets de mémoire. Et c’est sans doute là que réside la singularité de Cavart : raconter les exploits non pas par les mots, mais par la matière.
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