“ Bras d’or, bras d’art ”

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Né sans avant-bras gauche, Arnaud Assoumani va disputer cet été ses sixièmes Jeux paralympiques. À 38 ans, il n’a sans doute jamais été aussi déterminé à profiter de cet événement pour questionner le rapport au corps et à la différence, changer le regard sur le handicap.

Texte par Philippe Pailhories // Photographies par Guilhem Canal

Il avait cinq ans et il voulait voler. Se dérober, lui aussi, par-dessus cet immense bac à sable. Il les trouvait beaux, ces athlètes bondissants. Il aimait leur élan. Leur saut. L’esthétique du geste. L’harmonie. Arnaud Assoumani est né avec une agénésie transverse des membres supérieurs, sans avant-bras gauche, et il s’apprête à disputer sur la piste violette de Saint-Denis ses sixièmes Jeux paralympiques à la longueur. « Cela fait dix ans que je ne me suis pas senti aussi bien, commence-t-il. Ça a été très dur après Tokyo. J’ai connu ma plus grave blessure en août 2020 avec une rupture du tendon du semi-tendineux qui n’était pas opérable. J’ai mis quasiment un an pour revenir, je n’étais pas très bien psychologiquement, et je suis un peu passé à côté le Jour J avec cette huitième place. Je n’arrivais pas à m’exprimer, l’absence du public ne m’a pas vraiment aidé parce que j’ai besoin de cette pression pour performer. »

Alors il a décidé de tout reconstruire. Il est arrivé à Montpellier avec Jocelyn Piat, Kafétien Gomis, et tout un groupe soudé, une dizaine de personnes au total.  « On est dans l’échange, dit-il, mais c’est moi qui construis en grande partie la préparation physique. Je m’inspire beaucoup de Randy Huntington et Rolf Ohman qui ont travaillé ensemble pour l’équipe de Chine. Ils ont toujours vingt ans d’avance avec cette vision, cette finesse qui me guident  aujourd’hui. On fait également de la recherche sur la prothèse avec Eric Pantera au CHU du Grau-du-Roi, en collaboration avec la Maison Régionale de la Performance. Tout se passe très bien jusqu’à présent. Je suis en bonne santé, j’ai fait une bonne préparation en Afrique du Sud cet hiver puis à Barcelone, et je suis persuadé que je vais faire ma meilleure performance de tous les Jeux le 3 septembre. » Persuadé qu’il va voler…

Peut-être s’enivrera-t-il, aussi, le 28 août, entre la Concorde et les Champs-Élysées. L’homme aux cinq médailles paralympiques est pressenti pour être le porte-drapeau de la délégation tricolore. « Avant, je ne m’en sentais pas la légitimité, confesse-t-il. Beaucoup plus aujourd’hui, au regard de tout un tas de sujets qui me tiennent réellement à cœur et pour lesquels j’investis une bonne partie de mon temps et mon énergie. » Arnaud Assoumani aura trente-neuf ans le lendemain de la finale au Stade de France. Ces Jeux le hantent parce qu’il le sait, il le sent, ils peuvent changer le regard des autres sur les personnes en situation de handicap. 

« C’est une visibilité qu’on n’a jamais eue, assure-t-il, une fête populaire, une chance unique pour rassembler. Il faut venir. Les prix sont accessibles. Le tir à l’arc sur le Champ de Mars, le taekwondo ou l’escrime au Grand Palais, l’athlétisme au Stade de France… Ça va être beau. Ça va être pur. »

Venir aussi à l’Olympia, quelques jours avant la grande ouverture. Arnaud va danser. Un peu. Il est à l’origine de ce projet, « à l’unisson, l’art de la rencontre », ficelé par le danseur et chorégraphe Mourad Bouayad autour de la danse contemporaine et des diversités. « Nous avons eu l’accord de l’équipe de Dominique Hervieu pour un festival de trois jours dans le cadre de l’Olympiade Culturelle, se félicite-t-il. Il y aura des personnes issues de ce monde-là, issues aussi du monde du sport, des personnes avec différents types de handicap, originaires de différentes régions. J’ai proposé à Mourad de partir de la thématique de la liminalité, un concept sociologique utilisé par Murphy qui a fait le constat que les personnes handicapées sont condamnées à rester dans un entre-deux, ni tout à fait incluses, ni tout à fait rejetées. 

Leur participation sociale est difficile, elle est peu, pas ou mal acceptée par les valides, les bien portants. Je trouve ça intéressant, parce que quand je pense à pas mal de choses que j’ai vécues ou que je vis encore, effectivement, on peut parfois être invité à entrer mais pas forcément à s’asseoir à la table. La réponse à ça, comme toujours, c’est la rencontre, et le sport est un super moyen pour se rencontrer. »

“ Je suis persuadé que je vais faire ma meilleure performance de tous les Jeux ”

Arnaud Assoumani est un athlète. Un homme engagé. Un artiste. Passionné de musique. De photo. De graff. De mode. De sculpture aussi. Surtout de sculpture.  En 2012, il a lancé un concours de design pour dessiner et customiser la prothèse de course et de saut qu’il porterait aux  Jeux de Londres. « Ça s’appelait Golden Arm, sourit-il, et ça a très bien fonctionné. Je n’avais pas d’attaché de presse à l’époque, et j’avais rédigé moi-même une espèce de communiqué que j’avais envoyé à des contacts LinKedkIn dans les mondes du design, de l’art. Il y a eu une cinquantaine de participants. Le thème était : Super Héros. C’est l’image qui me semblait le plus à l’opposé des stéréotypes ou des idées reçues par rapport au handicap. 

L’idée, notamment, qu’une personne qui a un handicap n’est pas performante. C’était un pied de nez. Cela a débouché sur une prothèse, la Golden Vespa, qui a été dessinée par Thomas Hourdain. J’ai fait venir les gagnants à Londres. Mais l’impact le plus important était dans les écoles, quand j’allais à la rencontre des enfants. Ça ouvrait le dialogue sur tout un tas de thématiques, la différence, forcément, par rapport à ma prothèse, mon handicap. On transformait un objet qui peut être connoté négativement ou générer des peurs en quelque chose de graphiquement esthétique, qui ne laissait pas indifférent. »

Après le coup d’essai, il y a le coup de maître. Né, une fois encore, d’une rencontre. D’abord avec Stéphane Simon, un artiste plasticien. « Il réalise des sculptures en impression 3D à l’échelle 1. Il avait un projet pour Paris 2024. Je lui ai fait part de notre idée, celle d’offrir à des enfants des prothèses myoélectriques imprimées en 3D.

Parce qu’en fait, une œuvre, la Vénus de Milo ou le Buste de Rodin par exemple, ne choque personne lorsqu’elle évoque le handicap, alors que dans la vie quotidienne, lorsque des personnes sont amputées, le regard va être complètement différent. Je trouvais que c’était intéressant de questionner ce rapport au corps et à la différence. Le projet que l’on a co-construit était de faire deux athlètes, une femme – Maya Nakanishi – et un homme – » moi en l’occurrence « -, amputés de jambe et de bras. On voulait exposer les œuvres au Japon pendant les Jeux olympiques et paralympiques, parce que c’était l’année de la France au Japon. Sauf qu’avec la Covid, tout a été compliqué et le projet n’a pas vu lieu. »

L’autre rencontre, c’est celle avec le designer Dimitry Hlinka. « Il a décroché le prix de la Fondation Bettencourt en 2020 pour l’intelligence de la main, avec Nicolas Pinon, qui est maître laqueur – ils ne sont que trois maîtres laqueurs en France -, et tous deux mixent un travail d’artisanat sur la laque japonaise et les technologies d’impression 3D et numérique et l’ébénisterie, la marqueterie. 

Ils allient le moderne et l’ancestral, le numérique et l’artisanal. Dimitry a conçu deux prothèses. Il a eu carte blanche. Il est parti de l’anatomie, le radius et le cubitus, qui sont légèrement en spirale et donnent une dynamique très architecturale au bras. » « Bras d’or, bras d’art » existe pour changer le regard sur le handicap et véhiculer des valeurs d’égalité, humaniser la différence par le biais du design.

« Une autre prothèse, 100 % organique, en bois et laque végétale, va bientôt sortir, insiste-t-il. C’était important en termes de valeurs que l’on désire véhiculer. C’est surtout l’impact que l’on souhaite générer. La résonance. On est dans un univers très esthétique, très mode. »

Très visuel. Une exposition photos va également voir le jour au mois de septembre, immersive et inclusive. Ce projet est lui aussi labellisé Olympiade Culturelle Paris 2024. « Inclusif, explique Arnaud, parce que c’est hyper important que des personnes avec différents types de handicap puissent apprécier les créations. Une personne non voyante doit par exemple pouvoir vivre une expo photos. Il y aura donc un travail sur la texture, le relief, pour permettre de toucher et vivre les photos différemment. »

D’autres projets sont en cours d’élaboration. Arnaud Assoumani travaille en partenariat avec l’Ensci, le premier établissement français d’enseignement supérieur public exclusivement consacré au design, et l’université de Chiba au Japon. « Il y a eu seize projets, dévoile-t-il. L’objet était de trouver des solutions pour le quotidien de personnes amputées d’un bras ou d’une jambe. Les candidats pouvaient répondre par deux aspects. Soit en travaillant sur un dispositif spécifique, une prothèse par exemple, soit sur l’environnement parce qu’il existe tout un tas d’objets qui n’ont pas été conçus pour des personnes de même type de handicap. Deux projets ont été poussés, incubés. Une partie de l’exposition présentera le travail de l’Ensci, une autre sera immersive autour de la réalité mixte. L’idée est de pouvoir se regarder dans un miroir et de se voir avec la prothèse. Le but de tout ça, c’est le prétexte pour passer des messages, pour pouvoir ouvrir, questionner sur le rapport au corps. J’aimerais aller bien plus loin, le but est de mettre en lumière d’autres personnes, d’autres types de handicap, de les rendre plus esthétiques ou pas d’ailleurs. Ça peut être dans un univers fantastique ou dystopique, pour renverser le paradigme. Derrière, on organisera des ateliers, des tables rondes. Le lien avec l’éducation est essentiel pour moi. Le but, c’est de construire des kits pédagogiques entre culture et sport, de mettre les plus jeunes en mouvement. Lors du vernissage ou peut-être à un autre moment, on proposera ainsi un autre événement que l’on intitulera  » Dessine sur mon bras « . 

On l’avait déjà fait en 2021 avec une body-painteuse qui s’appelle  » la Mouche des Marquises  » sur Instagram. L’idée est que les gamins puissent dessiner sur un bras pour que tout le monde, au final, se retrouve à égalité. » Que tout le monde puisse s’envoler…

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