C’était il y a vingt ans. Un vendredi d’avril. 56 minutes et 21 secondes d’effort communautaire sur les chemins de Toro, entre les portes de Corredera et Santa Catalina, une jolie boucle de 45 kilomètres à travers l’oasis de Castille. À l’arrivée, des traits tirés, de la sueur, mais aussi cette petite lueur dans les yeux de Christophe Riblon, Nicolas Portal, Lloyd Mondory, l’Irlandais Mark Scanlon, le Biélorusse Alexandre Usov, des deux coureurs espagnols, Mikel Astarloza Chaurreau et Iñigo Chaurreau Bernadez, et puis donc dans ceux de Stéphane Goubert. Sans doute parce qu’il devient alors leader de la course à l’issue de ce contre-la-montre par équipes, le site officiel de la 24e édition de ce Tour de Castilla y Leon indique que le Montpelliérain d’AG2R Prévoyance est le vainqueur de cette 3e étape. Il l’est, à sa manière, collective, éternellement altruiste dans un sport qui se court par équipes mais ne retient que les résultats des hommes. Stéphane Goubert n’a jamais eu peur d’affronter les vérités. Il fait partie de ces rares individus capables d’un autoportrait qui se voudrait fidèle à sa personnalité plutôt qu’ajusté au courant en vogue de l’autosatisfaction. À l’heure où la communication lisse l’image, il n’a jamais hésité à montrer les aspérités de son personnage. Il était doué. Il n’a jamais gagné de course sauf, donc, celle de Toro, bonheur partagé en huit. Parfois, il était à deux doigts de lever les deux bras. D’autres fois, il a songé à tout envoyer balader. La chute sur le Dauphiné Libéré en 1997 a transformé le coureur et peut-être aussi l’homme. « Au final, dit-il, j’ai quand même eu de la chance. » Il a surtout su rester lui-même, d’abord attentif, curieux de son voisin, soucieux de mettre à l’aise et en confiance ses leaders. On dit qu’il était un « équipier parfait », un « personnage attachant ». Qu’il a peut-être, parfois, manqué d’orgueil pour jouer sa carte personnelle. Il est prêt à tout entendre, mais ne regrette absolument rien de ces seize années professionnelles au service des autres. « La victoire, c’est le sommet, a-t- il convenu un jour, mais, parfois, on ne peut pas l’atteindre. C’est pourquoi l’on trouve une grande satisfaction dans d’autres accomplissements. » Stéphane Goubert est un enfant de La Paillade qui a échappé au foot. Il a grandi quartier Sainte-Anne, mais c’est bien au pied des tours des Tritons qu’il a enfourché ses premières bicyclettes.
« EMMENER SON LEADER DANS LES CONDITIONS OPTIMALES, PUIS LE VOIR GAGNER, ÇA OUI, J’AIME. ”
« On regardait le Tour à la télé avec les copains, raconte-t-il, et on reproduisait ensuite les étapes. J’ai commencé au CCPC La Paillade avec Francis Rouxel. Je m’étais inscrit tout seul après avoir trouvé les coordonnées sur les Pages Jaunes. J’avais mis mes parents devant le fait accompli. Quand ils m’ont emmené, ça m’a tout de suite plu. Lorsque j’avais 12 ans, on a déménagé à Vailhauquès, et j’ai commencé la compétition. Je prenais des fessées sur toutes les courses. Je n’étais pas bon, mais ça me plaisait vraiment. » À la fermeture du CCPC, il signe une licence à l’ASPTT Montpellier de Pierre Causse, une structure qui abritait notamment Philippe Casado et qui le faisait rêver depuis toujours. Il y est demeuré jusqu’à son arrivée chez les professionnels, en 1994, chez Festina-Lotus. « J’ai commencé à progresser, grandir et m’épaissir un peu, poursuit-il, et lorsque j’ai effectué mon service militaire, je suis devenu plus performant. J’ai été contacté par de nombreux clubs, et le discours de Michel Gros à Vaulx-en- Velin m’a vraiment convaincu. » Il est plutôt à l’aise en montagne, mais il est d’abord un compagnon fidèle. Richard Virenque lui accorde toute sa confiance et l’attirera d’ailleurs chez Polti après l’épisode Cofidis. « Quand je dis que j’ai eu de la chance, insiste-t-il, c’est que j’ai vraiment failli arrêter après Cofidis. J’ai eu un accident la première année, et j’ai subi les conséquences de cet accident la seconde. Richard m’a emmené chez Polti où je me suis blessé au genou la deuxième année. Quand j’ai retrouvé Michel Gros chez Jean Delatour, j’ai menti sur l’état de l’articulation, mais c’est heureusement passé, et ça a relancé ma carrière. » Il signe alors chez AG2R Prévoyance, la grande histoire de sa carrière. Il y demeure jusqu’en 2009, sa dernière année chez les professionnels, six merveilleuses saisons auprès de Vincent Lavenu. Au total, il aura participé à 17 grands tours et 16 classiques, disputé deux championnats du monde avec l’équipe de France, terminé premier Français du Tour 2007, et 14e de celui de 2009. Sans jamais parvenir à remporter la moindre course. Il a failli, parfois, comme sur le Dauphiné Libéré, à l’automne 2009. « C’était à Briançon, lors d’une échappée avec Pierrick Fédrigo, se souvient-il. Il était très rapide au sprint et moi assez nul. On s’était entendus pour dire que j’allais tenter ma chance, et que si cela ne fonctionnait pas, je l’aiderais pour le sprint. Je suis parti seul, mais je me suis fait reprendre à 500 mètres de l’arrivée. Pierrick a remporté l’étape. » Il ne nourrit aucune frustration, aucune amertume. Il ne connaîtra jamais ce plaisir égoïste, alors il trouvera son équilibre d’une autre manière. « Peut-être qu’il m’a manqué un peu de caractère, concède-t-il, et peut-être que l’accident du Dauphiné a aussi développé d’autres facettes de ma personnalité. C’est la vie qui est faite ainsi. On était huit dans cette descente. On a loupé un virage, et j’ai fini empalé dans un arbre. Après, je n’étais plus vraiment le même. » Un peu quand même. Toujours dévoué. Généreux. « La responsabilité, la pression d’un résultat, je les ai eues parfois, dit-il, mais ça ne me faisait pas vibrer plus que ça. Alors qu’être l’avant-dernier ou le dernier rempart d’un leader, comme Sivakov avec Pogačar par exemple, emmener son leader dans les conditions optimales puis le voir gagner, ça oui, j’aime et je revendique ce plaisir. » Sans doute serait-il d’ailleurs encore mieux apprécié aujourd’hui pour ce rôle, comme le sont João Almeida, Pavel Sivakov ou Adam Yates chez UAE Team Emirates. Sur le Tour 2009, Rinaldo Nocentini ne s’y était pas trompé lorsqu’il avait loué le travail de son équipier. « Ce Maillot Jaune raconte d’abord une très belle aventure, sourit-il. Avec José Luiz Arrieta ou Cyril Dessel, on s’est vraiment battus pour l’obtenir puis le conserver. Rinaldo l’a décroché pour six secondes sur Alberto Contador et on l’a gardé pendant neuf jours, et notamment lors de la 14e étape, alors qu’il semblait promis à George Hincapie. »
“ JE PENSE QUE J’ÉTAIS PLUS FAIT POUR ÊTRE DIRECTEUR SPORTIF QUE COUREUR. ”
Ce passé de coureur, ou plutôt cette façon de concevoir la course, font le directeur sportif qu’il est devenu aujourd’hui. Après sa carrière, Stéphane Goubert a exercé plusieurs métiers. Il a ouvert deux magasins de vélos, à Lunel et Mauguio, épaulé Guillaume Di Grazia pour commenter les courses sur Eurosport, ou encore testé la gamme de GPS pour la marque taïwanaise Bryton. Mais c’est grâce à Julien Jurdie qu’il a trouvé sa véritable vocation. « Il était mon directeur sportif, et il m’imaginait bien dans ce rôle, raconte Stéphane Goubert. Il m’a incité à passer les diplômes. J’ai commencé par quelques piges, et ça a été un véritable coup de foudre. J’ai enchaîné quelques courses jusqu’à ce que Vincent Lavenu me propose d’intégrer l’équipe à part entière. Avec le recul, je pense que j’étais plus fait pour être directeur sportif que coureur. » Un directeur sportif qui aime bien bousculer l’ordre établi, mais surtout écouter et comprendre ses coureurs. Cette capacité à allier psychologie et expertise technique est même, sans doute, son atout le plus sûr. « Je ne suis pas quelqu’un qui gueule, indique- t-il, mais je sais lorsque je dois dire les choses. La vérité n’est pas toujours bonne à entendre tout de suite. Avoir été coureur me sert dans cet exercice. » En 2024, il a vécu sa plus belle expérience sur la Vuelta avec le coureur australien Ben O’Connor, vainqueur de la 6e étape entre Jerez de la Frontera et Yunquera. « C’est l’année où je me suis le plus épanoui dans le rôle, confirme-t-il. On a construit quelque chose de fabuleux tous ensemble, coureurs, directeurs sportifs, entraîneurs. Il fallait relancer Alex Baudin, et laisser éclore Valentin Paret- Peintre. Avec Ben, on avait choisi de ne pas faire le Tour pour venir sur le Giro puis sur la Vuelta. Dans cette 6e étape, il ne devait pas prendre l’échappée. On a décidé de le laisser parce qu’on avait Felix Gall comme deuxième leader. À 80 kilomètres de l’arrivée, il nous dit que le groupe n’avance pas, qu’il se sent bien et qu’il veut attaquer. Je lui dis non une première fois. Il insiste, je sens qu’il s’énerve un peu, alors je le laisse faire. Finalement, il sort avec Gijs Leemreize. À 30 kilomètres de l’arrivée, je lui dis de partir seul. Il prend vite de l’avance et réalise un grand numéro. On sait qu’il a alors gagné l’étape, mais on le manage pour qu’il prenne un maximum d’avance au général. Ce n’est plus la victoire d’étape qui se joue, mais bien celle sur la Vuelta. On garde finalement le Maillot Rouge quatorze jours, mais on tombe sur un grand Primož Roglič, et on termine sur la deuxième marche. » Stéphane Goubert est demeuré presque vingt ans au service d’AG2R. Six comme coureur, treize comme directeur sportif. « Et puis, soupire-t-il, j’ai pris de plein fouet le management des nouveaux actionnaires. Le départ de Vincent m’a questionné sur la réalité de ce monde de l’entreprise. Vincent a créé l’équipe, son identité, et du jour au lendemain, sans ménagement, sans aucun sentiment, il a été remercié. Je ne suis pas en train de critiquer, je dis seulement les choses telles qu’elles se sont passées. Je me suis posé cette question : est-ce que cette philosophie me correspond ? Est-ce qu’il ne serait pas temps de penser un peu à moi ? J’ai contacté Groupama-FDJ parce que le courant est toujours bien passé avec Marc Madiot. Mais ça n’a pas pu se faire. J’ai imaginé quitter le milieu, revenir à l’école pour ouvrir un magasin d’optique. Et puis, en décembre de l’année dernière, Groupama-FDJ est revenu vers moi. J’ai rencontré Thierry Cornec, le DG, Philippe Mauduit, le responsable des directeurs sportifs, et Marc. Le courant est passé. Dominique Serieys, le DG de Decathlon-AG2R, n’a pas fait obstacle à mon départ, et je l’en remercie. Je viens de vivre une première année vraiment enrichissante. J’ai découvert de nouveaux collègues, et j’apprends beaucoup d’eux. Je connaissais Marc, Julien Pinot, Philippe Mauduit. J’ai découvert Thierry Bricaud, Benoît Vaugrenard, Jussi Veikkanen, des personnes qui m’ont extrêmement bien accueilli dans un milieu où la concurrence est pourtant féroce. » Dans cette équipe, il s’occupe beaucoup de Guillaume Martin-Guyonnet « dans lequel je me reconnais parfois ». Peut-être parce qu’en plus de ses talents de grimpeur, Guillaume Martin-Guyonnet est l’auteur de plusieurs ouvrages dont l’un, La société du peloton, traite de la philosophie de l’individu dans le groupe, un sujet sur lequel Stéphane Goubert aurait aussi beaucoup à dire…
Texte par Philippe Pailhories & Photographies par Guilhem Canal