Texte Philippe Pailhories // Photographie Guilhem Canal
C’est aussi une maison bleue, une cabane plutôt, tournée vers la baie de Baffin, entourée de collines et de côtes rocheuses. On y vient à pied, après quelque sept heures de marche depuis Ilulissat, ou alors en bateau de pêcheur. Parfois, Ingrid la rejoint en paddle. Quatre ou cinq heures de pagaie au milieu des icebergs. Ceux qui vivent ici, à Oqaatsut, ont toujours les clés. De la simplicité, de l’harmonie avec la nature, sans doute celle du bonheur. Ingrid est un exemple vivant de cette harmonie.
Oqaatsut est bien plus petite que la San Francisco de Maxime Le Forestier. Trente-quatre âmes au dernier recensement. Moins que le nombre de chiens de traîneaux. Quatre enfants sont inscrits à l’école. Il y a une église. Un petit commerce de tout. Et puis il y a donc Ingrid. Depuis 2018, elle vient tous les étés, parfois même l’hiver. Elle a acquis une cabane centenaire à l’extrémité du village. Une cabane d’un bleu un peu fané, rehaussé d’un dessin d’iceberg. Cet été, elle compte la poncer puis la repeindre. Remanier le toit aussi. Elle a confectionné une petite échelle à l’aide de bois de palettes pour faciliter l’accès. Dans cette cabane au plafond très bas pour conserver la chaleur, il y a une sorte de lit, des vieilles commodes, des petits rideaux avec de grosses fleurs. Elle a trouvé dans les tiroirs des photos jaunies, des peaux d’ours, d’antiques kamik aussi, ces chaussons en peaux d’ours ou de phoque. Ingrid a 48 ans. Elle est guide polaire. Elle emmène les touristes en kayak ou en paddle à la rencontre des baleines, au milieu des icebergs de l’archipel. Ingrid est amoureuse. De la lumière dorée. INGRID ULRICH GROENLAND est le symbole de cette beauté sauvage.
“ JE NE SUIS PLUS LA MÊME À OQAATSUT. JE SUIS PLUS CALME, POSÉE,
PLUS HEUREUSE ”
Découverte de la beauté sauvage avec INGRID ULRICH GROENLAND
Du soleil de minuit. Du silence surtout. « Il n’y a aucun bruit, dit-elle, sinon celui des vêlages des glaciers ou du chant des baleines. » Amoureuse de cette nature, « vierge, intacte, reine », avec une conscience aigüe d’en faire partie intégrante, et l’intuition profonde d’un ordre écologique complexe. Ingrid respire à nouveau. Pendant une dizaine d’années, elle a subi des violences conjugales, des humiliations de la part d’un mari irascible et alcoolique. Un matin de 2013, elle s’est enfuie par la fenêtre avec ses deux filles. Elle n’a alors plus aucune confiance en elle, une faible estime d’elle-même. Elle découvre le paddle, son canot de sauvetage. L’esquif la libère et éveille enfin en elle un sentiment de liberté. Depuis toute petite, elle rêve de découvrir le Groenland. « Mon papa, raconte-t-elle, regardait beaucoup de documentaires et d’émissions sur la nature à la télévision. À chaque fois que je voyais le Groenland, j’étais fascinée par la glace, les icebergs, le mode de vie des Inuits. Cette destination m’a toujours très intriguée. » Quand elle annonce à son entourage son intention de conquérir le Groenland en paddle, l’accueil est glacial. « Une femme ? seule ? impossible », lui rétorque-t- on. Elle en convient du bout des lèvres, se contente de l’Islande, terre de feu et de glace. Coup de foudre immédiat. Elle enchaîne alors les expéditions, relie les 600 km de la mer Méditerranée à l’océan Atlantique à la seule force de ses bras, se jette sur la trace des derniers indiens Arawak dans les petites Antilles, traverse la mer Égée et les îles du Dodécanèse. Elle est maintenant prête pour le Groenland. Sauf que juste avant de partir, en 2017, elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein, très agressif, et qu’elle doit subir une double mastectomie. « Je voulais partir malgré tout, dit-elle, mais mes proches et les médecins m’ont fait revenir à la raison. J’ai perdu beaucoup d’argent en décalant le départ. Une amie a lancé une opération de financement participatif, et j’ai pu m’envoler en 2018. » Se battre pour vivre, pour survivre, sonne depuis longtemps déjà comme une évidence. En ce mois de juin 2018, elle navigue 24 jours dans les eaux polaires. Seule. Apaisée. Partie de la côte ouest du Groenland, à 250 km au nord du cercle polaire arctique, elle découvre la banquise et les plus grands icebergs du monde. Elle se pose donc à Oqaatsut, un village de pêcheurs, à trois jours de pagaie d’une autre cabane, celle des premières expéditions de Paul-Émile Victor en 1948, et du majestueux glacier Eqi. Il n’y a ni chemin, ni route, ni trottoir à Oqaatsut. Les maisons colorées sont posées sur du granit au milieu de la toundra. Lorsqu’elle accoste avec son drôle de paddle gonflable, elle suscite évidemment l’étonnement, mais ressent dans le même temps comme un étrange sentiment de plénitude. L’atmosphère l’apaise. Les premiers contacts la bouleversent. « Je devais dégager de bonnes ondes », rigole-t-elle. Quand ils la croisent, les Inuits lui sourient, soulèventsimplementlessourcils,c’estleurmanièreà eux de dire bonjour. « Ils sont calmes, simples, sans jugement préconçu, résume-t-elle, ne parlent jamais pour ne rien dire. Quand ils m’invitent à partager leur repas, ils ne parlent pas, ils sont juste contents que je sois là, ça se devine sur leur visage. » Elle revient depuis, chaque année; et un jour, quand sa fille cadette de 17 ans volera de ses propres ailes, elle s’y retirera, c’est sûr. Dès qu’elle s’installe dans le Dash 7, cet avion à hélices qui décolle d’Ilulissat, son cœur se met à battre très fort. La sérénité et la beauté des paysages, la noblesse des Inuits contrastent avec son sombre passé. « Là-bas, tous mes tracas, les vicissitudes de ma vie d’avant, la maladie, semblent s’évaporer, dit- elle. C’est comme si j’étais chez moi. J’y ai emmené des amis qui me disent que je ne suis plus la même à Oqaatsut, que je suis plus calme, posée, que je suis heureuse. » À Oqaatsut, véritable havre de paix, elle vit de la cueillette de champignons et de myrtilles, de la pêche bien sûr. Il y a beaucoup de cabillauds et il suffit de lancer la canne pour avoir de quoi se nourrir. On trouve aussi des moules et des oursins. Dans sa cabane, il n’y a ni eau, ni électricité, mais juste le minimum, et un poêle à essence pour réchauffer la pièce à… -10°, soit 15° de plus qu’à l’extérieur…
“ LES BALEINES VIENNENT PASSER À CÔTÉ DE MOI
OU SOUS LE PADDLE ”
« Je m’éclaire à la bougie, décrit-elle, et je vais chercher l’eau à la pompe. Pour boire, il faut que j’aille faire fondre un morceau d’iceberg. La température, on s’y habitue vite. J’ai des vêtements adaptés, des gants et un bonnet en peau de phoque, que je garderai jusqu’à la fin de ma vie. Tout ça me paraît juste normal, naturel quand je suis là-bas. » Les habitants l’ont adoptée. Dès qu’elle arrive, ils la serrent fort dans leurs bras. Sur terre comme sur mer avec son paddle, elle est des leurs. En totale connexion avec les modes de vie et la nature. « Les baleines viennent passer à côté de moi ou sous le paddle, parfois elles m’escortent pendant une demi-heure, je ne saurais pas dire pourquoi… » Un jour, elle a croisé un angakoq, la figure intellectuelle et spirituelle parmi les Inuits, qui lui a assuré qu’elle avait quelque chose de spécial, un petit truc en plus qui fait qu’elle a cette connexion avec la nature et les gens d’ici. C’est vrai, elle sait les us et coutumes, elle a assimilé cette notion tellement particulière du temps. Elle a bien compris le fameux imaqa qui signifie « peut-être, on verra bien », et qui résume l’âme profonde des habitants à travers les bouleversements récurrents générés par le climat, et leur mémoire imprégnée de précarité, d’improvisations et de contraintes. Elle sait, bien sûr, la légende de Sassuma Arnaa, la déesse de la mer. Cette légende exprime le fait que la survie des Inuits dépend de cette nature maternelle et nourricière, une nature à la fois avare et généreuse qui leur enseigne le respect de ses lois cachées. À l’heure du réchauffement climatique, cette légende reste d’ailleurs plus que jamais un symbole fort pour la lutte de la préservation de l’environnement. « Les Groenlandais font très attention à la nature, assure-t-elle. Ils ne pêchent et ne chassent que pour se nourrir et se vêtir, ils ne gaspillent aucune nourriture. Ils ne tuent que 1 % des espèces vivantes. Juste pour exemple, il y a aujourd’hui sept millions de phoques au Groenland, quatre fois plus que dans les années 1970… » Elle sait d’ailleurs que si un enfant d’Oqaatsut tue son premier phoque cet été, elle sera invitée au fameux kaffemik, une sorte de « passez quand ça vous dit, la porte sera ouverte ». Le kaffemik exprime ce qu’elle ressent au plus profond de son être et qui fait qu’elle se sent si bien à Oqaatsut. Tout se passe comme si la chaleur qu’il n’y a pas au-dehors se cachait derrière les murs des cabanes. Ce rituel social remonte presque à l’âge de glace, quand le rassemblement sous l’igloo servait à se partager le butin de la chasse. Aujourd’hui, le kaffemik agit comme un baume contre les rudesses de l’isolement et du climat, et réchauffe les cœurs. « On partage un café, des pâtisseries et quelques friandises, souligne-t-elle, on échange quelques mots, on se sourit. C’est simple. C’est fort. »
Depuis la fenêtre de sa cabane, Ingrid a la vue sur les icebergs. Dès qu’elle entend le souffle des baleines, elle se précipite au-dehors. C’est toujours le même enchantement. Le paysage change tous les jours. Parfois, elle guette les ours de passage. Et lorsqu’il n’y a plus de banquise, l’été, elle voit ces bateaux qui réveillent ses souvenirs d’enfance, quand elle rêvait de devenir navigatrice. Ingrid aimerait vivre un hiver complet à Oqaatsut, sans voir le soleil, dans le dur et dans le froid. Ses deux filles hallucinent, assurent qu’elle n’est pas une mère comme les autres. L’aînée a vingt ans, elle est bergère en Australie. Elle songe à venir à Oqaatsut. Elle sait l’optimisme et la persévérance de sa maman. Elle a bien senti combien Oqaatsut pouvait apaiser les esprits tourmentés et les guider vers l’harmonie du monde. « J’aimerais accueillir des amis pour montrer que l’on peut vivre avec presque rien, conclut-elle. Tout le monde court après plein de choses, mais oublie l’essentiel qui est de vivre simplement avec ce que la nature nous offre. Et être heureux. »
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