Texte par Philippe Pailhories // Photographies par Rémi Martinez
La carrière de Michel Milovic dans le rugby
La Michel Milovic est né à Thonon, en 1970. Gaucher à la carrure d’escogriffe, il a très vite lâché le football et l’aviron pour le rugby, « l’ambiance et les copains ». Il a fait toutes ses classes au Rugby-club Thonon Chablais Léman avant d’intégrer le centre de formation de l’AS Béziers à l’âge de 16 ans. « Là, salive-t-il, j’ai rencontré Raoul Barrière qui m’a tout appris. Je l’avais comme prof d’EPS, entraîneur au centre, puis à Narbonne où il m’avait suggéré de signer. À 17 ans et demi, je jouais en équipe première… »
Les chemins de vie se croisent et se décroisent, mais la carrière de rugbyman professionnel se dessine sûrement. Puissant, explosif, avec de bonnes mains, ce troisième ligne centre séduit les techniciens qui l’intègrent dans les équipes de France jeunes, puis dans la sélection militaire aux côtés d’Émile Ntamack ou Marc Lièvremont lorsqu’il rejoint le Bataillon de Joinville. Il plaît à Max Guazzini, le patron du Stade Français, qui l’engage pour trois saisons. Le XV de France est un rêve à peine masqué, la fameuse Coupe du monde 1995 en Afrique du Sud un objectif. Mais cet hiver 1994 change tout. Aprés le décès de son papa, il accompagne sa maman à Belgrade afin de régler les détails de la succession. Il n’a jamais mis les pieds ni en Serbie, ni au Monténégro. La région des Balkans est sous tension. Les guerres d’indépendance de la Croatie et de Bosnie ont éclaté en 1991. « Dès l’aéroport, se souvient-il, j’ai été saisi par la lourdeur de l’atmosphère. L’armée était partout. Et puis j’ai rencontré mes tantes, mes oncles, une autre manière d’appréhender la vie, très éloignée de celle qui guidait alors mes pas. »
Il rencontre surtout un homme d’influence à Belgrade, président du club de rugby de l’Étoile Rouge. Le club est qualifié pour la phase finale mais n’a jamais remporté le Championnat. « Il m’a demandé de lui donner un coup de main, sourit Michel Milovic, de jouer pour l’Étoile Rouge, un club emblématique. Je n’ai pas su lui refuser. On a gagné le titre. Mais j’ai perdu le fil de ma carrière en France. »
Il n’avait évidemment aucun droit de défendre ce maillot alors qu’il était engagé avec le Stade Français. Max Guazzini est furieux mais semble prêt à lui pardonner l’écart. Sauf que la FFR a eu vent de l’escapade et décide de le sanctionner. « Finalement, dit-il, le Stade Français a fini par me licencier. Je suis parti à Oyonnax pour me rapprocher de ma famille, puis j’ai terminé ma carrière professionnelle à Nîmes. »
Pas d’équipe de France, pas de Coupe du monde en Afrique du Sud, mais cet autre horizon qui se dessine à la tête du RC Palavas, le fleuron de la cité dans laquelle il vit depuis 25 ans, puis à l’AS Béziers, où il devient entraîneur de la performance au côté de Diego Minarro jusqu’à ce coup de fil du président de la Fédération serbe et de Rugby Europe, l’instance qui a pour rôle de promouvoir, développer, organiser et gérer le rugby en Europe. « On me proposait de devenir sélectionneur de la Serbie, raconte-t-il. J’y suis resté dix ans, de 2015 à 2025. Une aventure extraordinaire. Je me souviens du premier rassemblement comme s’il datait d’hier. La plupart des joueurs étaient néophytes mais à l’issue d’une minuscule séance, ils avaient déjà une très bonne passe vrillée des deux côtés. J’ai surtout été marqué par leur discipline. Le respect qu’ils m’ont toujours témoigné. »
Dans ce même temps, il est co-fondateur de la Fédération monténégrine, en 2015, deux ans après qu’un premier club a été créé chez lui, à Tivat, au sud-ouest du Monténégro. Il la préside de 2016 à 2018, et fait en sorte qu’elle soit inscrite à Rugby Europe à partir de 2021 grâce au soutien indéfectible de Nikola Petrović- Njegoš, Prince du Monténégro, lui aussi ancien joueur du Stade Français. Pendant toutes ces années, il a établi des ponts entre les Fédérations, soutenu l’émergence des jeunes talents, et développé une dynamique transnationale autour du ballon ovale. Michel Milovic ne regrette rien. Il a mis fin à ses missions en début d’année, mais demeure comme une sorte d’ambassadeur rugby de ces deux républiques. Il essaie de développer le Touch Rugby, moyen détourné d’intéresser les jeunes à la discipline. Il est un homme de dossiers. Connaît tout le monde. Se sent désormais chez lui. « J’ai fait un choix à l’époque, et je l’assume, dit-il, même si je l’ai traîné toute ma carrière. J’aurais pu être international, jouer en Top 14. Mon parcours a été différent. Je ne pouvais pas laisser ma mère. Ma famille. Ils étaient fiers de mon parcours en France, pour eux, j’étais comme un modèle. Si j’avais refusé la proposition de jouer pour l’Étoile Rouge de Belgrade, ils auraient pensé que je reniais mes racines. Il ne faut pas oublier que c’était la guerre. D’ailleurs, au moment de quitter Belgrade, j’avais été bloqué à la frontière parce que l’on souhaitait m’envoyer au combat. Il avait fallu l’intervention de l’ambassade pour me ramener en France. »
De toutes ces années, Michel Milovic conserve des souvenirs forts, ancrés dans sa mémoire. Ce premier match en Bosnie, à Zenica, au centre du pays. « On était passés par le Nord, à tendance orthodoxe, puis arrivés à Zenica à tendance musulmane, se souvient- il. Le contexte était pesant, mais nous avons fait l’objet d’un accueil extraordinaire. » Il se souvient aussi d’une rencontre « compliquée » en Turquie et bien sûr de ce dernier rendez-vous de Belgrade, au stade du FC Zeleznik 1930. En préparation d’un match face à la Moldavie, l’équipe de Serbie a affronté l’équipe de France militaire le 28 septembre dernier. Dans les rangs serbes, le capitaine, un ailier de fort tempérament, un leader, qui avait été rayé de la liste des internationaux pour comportement inapproprié. Ancien militaire des forces spéciales, le joueur a du caractère, mais surtout de mauvaises fréquentations, dont certaines avec la mafia de Belgrade qui lui ont valu un séjour en prison. Michel Milovic croit en la seconde chance… « Cette fois, sourit-il, j’ai fait les choses dans les règles. J’ai écrit aux Ministères concernés, à la Fédération, et j’ai réussi à le faire libérer. Je suis allé le chercher en prison. Il a été élu meilleur joueur de la rencontre, et on lui a remis un maillot de l’équipe de France. » À Michel Milovic, on a remis la médaille du mérite. Le mérite d’avoir toujours assumé ses convictions.