« j’étais un soldat du club »

Laurent PIONNIER
C’EST L’HOMME D’UN SEUL CLUB. PENDANT 21 ANS, LE GARDIEN LAURENT PIONNIER A TOUT CONNU AVEC LE MHSC. TRÈS ATTACHE A LA FAMILLE NICOLLIN, IL GARDE UNE NOSTALGIE DES ANNEES FOOT. À 41 ANS, S’IL A QUITTE LE CLUB, IL CONTINUE DE S’ENGAGER POUR DEFENDRE LES VALEURS DE SON SPORT.

Laurent, si je te dis le 24 octobre 2012…

Je ne suis pas du tout dates. Je peux oublier le jour de mon anniversaire. Olympiakos, en Ligue des Champions ! C’était magnifique. Déjà, Montpellier en Ligue des Champions, quand tu le dis, c’est un concept (rires). Normalement, on la joue sur la console. Mais on peut se dire qu’on l’a vécu.

Quand on est titulaire pour un tel match, que ressent-on ?

Sur le moment, tu es tellement conditionné… Tu sais, le foot, c’est une machine à laver. Tu es pris dans un engrenage. Depuis tout petit, quand tu entres sur le terrain, il faut que tu gagnes. C’est ce qu’on a essayé de faire. On savait que l’on manquait d’expérience, mais on n’a pas été ridicules. Avec le recul, j’ai joué en Ligue 1, j’ai gagné un titre, j’ai joué l’Europe. J’ai presque tout vécu au niveau professionnel

Imaginais-tu cela en arrivant d’Alès, à quinze ans ?

 

Non… Mais quand on est remontés en Ligue 1, un journaliste m’a demandé pourquoi je restais à Montpellier. J’ai répondu que j’avais envie de gagner des titres avec Montpellier. Il s’est moqué de moi (rires). Trois ans plus tard, on était champions. Le sportif ne doit jamais perdre son ambition. C’est cette flamme qui nous fait avancer.

Tu es resté 21 ans au MHSC. As-tu eu des sollicitations ?

 

Bien sûr, mais cela s’est réglé en peu de temps avec Loulou (il sourit). J’ai beaucoup

fonctionné à l’humain. C’était une histoire d’hommes avec la famille Nicollin, Loulou, Colette et Laurent. J’ai trouvé chez ces personnes-là ce dont j’avais besoin. J’ai tout donné pour mon club, parce que je suis un soldat, tout simplement. J’étais le soldat de Loulou et Laurent. Même dans les moments où je ne jouais pas, on me faisait comprendre que j’étais important. Je n’en demandais pas plus.

Quelle est l’ambiance dans une équipe de foot ?

 

Dans un sport collectif, crois-en mon expérience, la gestion d’un groupe est difficile. Pour rien au monde, je ne serais entraîneur d’une équipe première. J’ai été dans un vestiaire, je participais à la cohésion entre joueurs et staff. C’est complexe. Chacun est différent, avec des mentalités différentes. En 2012, on n’avait peut-être pas la meilleure équipe,

mais on s’emboîtait bien !

Un vestiaire, comment est-ce ?

 

C’est comme une entreprise, avec des collègues de travail. Tu vas manger avec certains, tu n’en supportes pas d’autres. Quand les médias parlent d’une embrouille, ça nous fait rire : ils en oublient 50 autres ! Les engueulades, les bagarres, c’est toutes les semaines ! C’est normal : avec la pression du résultat, c’est électrique. Dès qu’il y a une petite étincelle, cela s’emporte, on ne peut pas faire autrement. J’ai beaucoup aimé régler les choses dans le vestiaire, parce que c’était mon club.

Tu n’as pas toujours été titulaire. Qu’est-ce que cela fait d’être second gardien ?

 

Tout le monde ne peut pas faire ça. Il y a des choses à accepter. Le second gardien a un rôle important dans les réglages vestiaires. Même,en équipe de France. Si tu restes assis sur le banc, l’entraîneur ne te prendra pas. Il compte sur des

leaders, des fortes têtes qui vont relayer ses attentes.

Quelles étaient tes relations avec Benjamin Lecomte, devenu premier gardien ?

 

On se côtoie toujours. Alors qu’il jouait à Lorient, une fois, on les a battus à la Mosson. Je lui ai dit

« il faut que tu t’accroches, parce que tu as des facultés pour aller en équipe de France ». J’étais sincère. Quand il est venu à Montpellier, on a beaucoup bossé ensemble. On avait une vraie complicité, on formait un bon binôme. Il fallait qu’il soit performant, sinon j’étais là ! Il a fait ses meilleures saisons ici, il est allé en équipe de France. Ça ne s’est pas bien passé ailleurs, ce sont des histoires de carrière. Mais il a retrouvé son niveau !

Tu as arrêté en 2018, à 36 ans. Pourquoi ?

 

Très honnêtement, je ne voulais pas arrêter. Mais je n’avais plus de proposition à Montpellier. J’ai refusé un poste de troisième gardien à Marseille, parce que je ne me suis jamais projeté avec un autre maillot. Cela a été très dur, car je me sentais bien. Je voulais transmettre quelque chose, doucement, aux jeunes. Cela ne s’est pas fait, il a fallu arrêter.

Ce fut un grand vide…

 

De la dépression, pendant plusieurs mois. Pas une version grave, mais il y a quelque chose qui meurt, c’est certain. Encore aujourd’hui, je ressens un truc. C’est pas tant d’aller sur le terrain, c’est le vestiaire qui me manque. Aller chercher un objectif chaque samedi, régler les problèmes… J’espérais que ça allait passer, mais cela restera toujours. Il faut arriver à bien le vivre, sinon c’est l’enfer.

Que fait un footballeur retraité ?

 

La retraite, c’est comme tout le monde, à 64 ans désormais ! C’était donc juste la fin d’une première ère professionnelle. Ensuite, tu vas à Pôle Emploi. Je suis tombé sur une dame très compréhensive à l’agence de Castelnau. J’étais au chômage, je ne savais pas si j’allais retrouver quelque chose rapidement. Elle a su m’écouter, m’accompagner pour creuser cela. Désormais, j’y vais avec les filles qui arrêtent le foot.

Les filles, tu les suis depuis que tu es syndicaliste à l’UNFP…

 

Syndicaliste, c’est un grand mot. Je ne vais pas prendre un drapeau pour manifester ! J’ai toujours été engagé. Dans ma carrière, j’ai été huit ans délégué du personnel. Je défendais l’intérêt du vestiaire. Si tu veux gagner quelque chose, cela passe par l’intérêt de tous. J’avais en tête la difficulté pour Loulou et Laurent de diriger un club. Mon approche, c’est que tu peux demander ce que l’on peut te donner : des primes, des jours de repos, des améliorations matérielles…

Où en est le foot féminin ?

 

On est en pleine structuration. Elles sont en passe d’être professionnelles, avec la création d’une ligue pro. On fait beaucoup de lobbying ! Elles s’entraînent tous les jours, mais elles ne sont pas reconnues. Loulou a beaucoup fait pour le foot féminin. Pour lui, ce n’était pas du business. Il avait beaucoup de respect pour tout le monde, notamment ses joueuses.

Pour les garçons, il y a le fantasme des salaires énormes…

 

Tu sais, j’ai joué en Ligue 1, j’ai été champion de France, je n’ai pas tout dépensé au casino, mais je suis loin d’être millionnaire ! Je suis obligé d’aller travailler pour ma famille. J’ai bien gagné ma vie. J’en donnais beaucoup à l’État,

et j’en suis content. Mais j’ai ma maison, c’est tout. Le salaire moyen de Ligue 1, 60 000 euros, est tiré vers le haut par Paris, Lyon et Marseille. Si tu n’as pas joué dans ces clubs, cela n’a rien à voir.

Depuis 2021, tu es à la Haute Autorité du Football de la fédération. Qu’est-ce que c’est ?

 

La Haf vérifie si la fédération et son équipe dirigeante gèrent bien les choses. Tu poses des questions, tu analyses. Sur les questions de harcèlement, sur le projet fédéral… Cela dépasse le monde pro : dans la Haf, il y a les administratifs, les clubs amateurs… On discute tous ensemble.

Tu as donc vécu l’affaire Le Graët de l’intérieur…

 

Les maladresses, les déclarations, cela a été violent. Il y avait une sale ambiance à la fédé. Il faut prendre le problème à la base. Je ne sais pas si les faits sont avérés, mais ça ne peut pas fonctionner. Je ne conçois pas l’entreprise comme cela. Quand il y a un soupçon, il faut vite le régler. Montrer patte blanche.

Tu as 41 ans. Quels sont tes projets pour la suite ?

 

Je ne sais pas trop. Je me suis tellement projeté dans mon club… Je fais donc mon travail au jour le jour, à 100 %. À côté, j’aime bien créer des événements autour du sport, d’autres disciplines. J’ai passé des diplômes en sécurité. C’est presque devenu une deuxième passion. Ça peut être un projet de gérer la sécurité, dans un club ou ailleurs.

Est-ce que ton histoire est terminée avec le MHSC ?

 

Elle se terminera le jour où je quitterai ce monde. J’ai ce club dans le sang. J’ai vécu mes plus belles années à Montpellier. Je suis donc un supporter assidu. Ce ne sera jamais fini. Je considère toujours Laurent comme mon président. Mais j’ai trop de respect pour les personnes qui sont en poste. On lit trop de choses sur des gens qui essayent de se placer. Ce n’est pas mon cas. Par contre, Laurent le sait : si un jour il a besoin de moi pour n’importe quoi, où que je sois, j’arrive !

Comment as-tu vécu la saison actuelle, difficile pour Montpellier ?

 

Mal, parce que je connais très bien Romain (Pitau) et Fred (Mendy). C’était fou que ça ne marche pas. Je voyais l’état dans lequel ils étaient. Ils cherchaient quoi faire. Le football est une science inexacte. Ça aurait très bien pu marcher avec un autre groupe. L’histoire est passée. Je suis vraiment content que l’équipe se soit bien redressée.

Tu semblais proche des supporters. Quelles étaient vos relations ?

 

Il y a toujours eu beaucoup de respect réciproque. Lorsque j’avais 20 ans, ça n’allait pas avec eux, Loulou m’a dit d’aller les voir. J’ai employé un ton qui montrait que j’avais un peu de coffre. Je leur ai expliqué qu’il fallait arrêter de dire que les joueurs n’ont pas envie. On fait peut-être le plus beau métier du monde. Comment ne pas avoir envie d’entrer sur le terrain ? Si cela dépendait juste de l’envie, on ne ferait que des matchs nuls, on serait tous champions à égalité ! Le football, c’est un grand nombre de facteurs que tu ne maîtrises pas.

Quand tu parles de la famille Nicollin, tu as un grand sourire…

 

Loulou, je le considère comme mon père. Je suis arrivé très jeune, il connaît mes parents, mes enfants. J’ai toujours des contacts avec Colette. Je vais la saluer au stade, avec mes enfants et ma femme. Laurent, je le vois très certainement comme un grand frère. Les affinités sont là, mais je ne veux pas lui manquer de respect. Ce qu’est le club aujourd’hui, c’est beaucoup grâce à lui. J’ai aussi beaucoup d’estime pour son frère, Olivier.

Comment as-tu vécu le départ de Loulou ?

 

Cela a été dur. On finissait un entraînement, j’ai vu beaucoup de messages sur mon téléphone. Je suis parti direct à Nîmes. J’étais sonné. J’avais besoin d’être au plus près, sur place. Je suis resté sur le parking, dans ma voiture, toute la nuit. Ce fut un tremblement de terre, car il avait une grande place, dans le foot et ailleurs. On doit apprendre à faire sans lui. Au stade, j’aime que les gens n’oublient pas. Qu’ils le saluent à la 74e. Il est toujours présent.

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