“La fidélité se construit à deux”

On célèbre cette année le 40e anniversaire du MHB, un club auquel vous êtes fidèle depuis vingt-neuf ans. D’ailleurs lui êtes-vous fidèle à lui, ou d’abord à vous-même, à vos principes ?

La fidélité se construit à deux, c’est une relation très particulière. Il faut être lucide. Je ne suis qu’un salarié de ce club, et la vraie question est : pourquoi les employeurs m’ont-ils reconduit ? C’est important de commencer par là. Je ne suis fidèle que parce qu’ils m’ont proposé la reconduction de mes contrats lorsqu’ils parvenaient à leur terme. Je n’ai jamais signé de contrat à durée indéterminée. Vingt-neuf ans, ce n’est certes pas courant dans le milieu professionnel, mais ce n’est pas moi qui dois être mis en avant dans cette relation, mais plutôt les dirigeants qui ont fait ce choix.

À quoi êtes-vous d’abord fidèle ? Des devoirs ? Des affections ?

Lorsque les gens te font confiance, lorsqu’ils te manifestent de la confiance, tu as envie de la leur rendre. J’ai toujours senti beaucoup de confiance au MHB et au niveau des décideurs. Les dirigeants, les présidents, les maires, les élus, tous ont toujours eu un discours très positif à mon égard. C’est d’ailleurs assez exceptionnel. Et moi, lorsque des personnes me font confiance et que je me sens bien, je ne me pose pas trop de questions. Ou alors seulement une :

qu’est-ce que ça m’apporterait de plus de partir ailleurs ? La réponse a toujours été sans ambiguïté. Ce serait différent, mais pas forcément mieux en termes de projet. L’autre argument est tout aussi décisif : j’ai toujours eu l’impression d’avancer, ici. Et à partir du moment où un projet se développe, se concrétise, je me sens dans mon élément. Mais si je n’avais été qu’entraîneur, si je n’avais pas épousé d’autres fonctions, sans doute ne serais-je pas resté. Manager un projet est différent et dépasse le fait de manager une équipe. Et puis il y a un point de vue plus personnel : je suis dans ma région d’origine et, de manière pas vraiment modeste, j’ai toujours eu l’impression de travailler pour la notoriété de Montpellier, une ville qui m’est chère, et pour la Région. Peut-être n’aurais-je pas eu ce même appétit loin de chez moi.

Peut-il y avoir, dans la fidélité, de la paresse, de la peur, de la fatigue ou du calcul ?

Je me suis souvent posé cette question. Mais la remise en cause, finalement, est beaucoup plus difficile et délicate dans un endroit familier que tu fréquentes depuis longtemps, que lorsque tu changes souvent de poste. J’en ai beaucoup discuté avec des responsables, des gens qui ne me connaissaient pas et s’étonnaient de cette longévité, notamment par rapport aux méthodes de travail. Mais ces méthodes, tu es obligé de les faire évoluer pour demeurer performant, alors que tu aurais peut-être tendance à t’appuyer sur elles ailleurs. Mais cela peut aussi fonctionner. J’ai beaucoup de respect, par exemple, pour Carlo Ancelotti qui a remporté le Championnat dans cinq pays différents.

Balzac a dit : « peut-être la certitude est-elle le secret des longues fidélités ». Avez-vous toujours été certain de disposer à Montpellier des moyens pour réussir ?

Quelque chose m’a marqué la première année de mon contrat. Je n’avais jamais rien gagné avant d’arriver et, au bout d’un an, nous sommes champions de France ce qui, à l’époque, s’apparentait presque à une révolution. Mon conseiller en avait profité pour me suggérer d’aller voir ailleurs et trouver ainsi de meilleures conditions. Ça me paraissait presque incongru. Si je l’avais écouté, l’histoire ne se serait peut-être pas écrite comme ça. Il faut toujours faire confiance à son destin. J’ai en tout cas toujours essayé de demeurer rationnel, mais en laissant beaucoup de place à mon instinct. Et puis ma famille n’a jamais émis la moindre pression sur mes choix.

Comment avez-vous consolidé cette fidélité au fil des ans ? En faisant évoluer votre rôle ?

Je crois que le rôle d’entraîneur, comme celui de manager général, ne se construit pas dans une tour d’ivoire. Il faut rassembler. Ça tombe bien, c’est exactement ce qui me plaît. Rassembler, fédérer. J’ai toujours essayé de me positionner en misant sur la complémentarité de mes équipes. Le travail avec Robert (Molines), Rémy (Lévy) ou Julien (Deljarry) ne réclame pas les mêmes ressorts. Je me suis toujours positionné en ce sens : Où est-ce que je peux amener une plus-value ? Par moments, les temps de crise par exemple, notamment durant celle des paris, j’étais à la fois entraîneur, gestionnaire de crise, communicant… Parce que cela me paraissait utile. Le but, c’est que le dispositif fonctionne.

Il paraît que lorsqu’on aime, la fidélité n’est pas si difficile…

Ce n’est, je crois, un secret pour personne. J’aime ce club, j’aime cette ville, cet environnement. Je suis bien lucide, je fais comme si le MHB était mon entreprise, mais il ne l’est évidemment pas. Mais il n’empêche que si je suis le dernier à partir, j’éteins la lumière pour ne pas dépenser d’énergie bêtement. Je fais comme si j’étais à la maison, chez moi.

N’est-ce pas épuisant d’être fidèle ?

J’ai difficilement la capacité de comparer. Ce qui peut être difficile, c’est lorsque les choses n’avancent pas comme tu le souhaiterais. Peut-être ai-je moins de fraîcheur qu’en d’autres époques, moins que je ne pourrais en avoir si je tentais une aventure ailleurs. Mais je suis capable de fournir de gros efforts pour me régénérer.

La fidélité n’est-elle pas fragile ?

Je suis dans la situation où ce qui me fait avancer, c’est la transmission. J’ai cette chance de vivre une carrière professionnelle sans interruption. Je coache à Montpellier depuis vingt-neuf ans, je n’ai peut-être loupé que quatre ou cinq matches lorsque j’étais malade, et encore… J’ai envie de transmettre, c’est ce qui me guide. J’ai parfaitement conscience qu’à un moment donné, j’aurai sans doute moins d’énergie. Mais je peux vous assurer que j’en ai encore. Et que j’ai envie de la mettre au service de ce qui me plaît le plus, là où je me sens vraiment utile. J’ai récemment accueilli au club un entraîneur qui m’a dit : « tu entraînes comme si tu avais vingt ans. »

Avez-vous déjà failli être infidèle et changer de club ?

Une seule fois. Je m’étais engagé avec Barcelone. Comme je vous le disais, mon instinct m’avait suggéré de tenter cette aventure-là. Et puis le président a changé, les choses ont traîné et je ne pouvais faire attendre les dirigeants de Montpellier plus longtemps.

Qu’est-ce qui aurait pu vous rendre infidèle ?

Sentir du doute autour de moi. C’est d’ailleurs le vrai problème de notre profession aujourd’hui. Un entraîneur n’est plus jugé sur ses compétences mais sur sa capacité à être au bon endroit au bon moment. Je préfère sincèrement la période que j’ai connue à celle qui s’ouvre et qui dépend tellement des circonstances plutôt que des projets. Si j’avais été confronté à ça, si j’avais senti du doute, j’aurais facilement pu être infidèle.

Auriez-vous, vous aussi, pu connaître une dizaine de clubs en trente ans de carrière ?

Je ne sais pas répondre à cette question et pour cause. Mais je me reconnais une qualité : le travail ne me fait pas peur. La base, c’est ça. Si j’avais été amené à travailler ailleurs, je me serais attelé à la tâche de manière importante. Oui, je pense que j’aurais pu réussir ailleurs des choses remarquables. Mais ce métier est tellement particulier. On juge de la capacité d’un entraîneur à sa manière de rebondir. Éviter la descente est presque aussi bien vu que remporter un titre. Je respecte tout le monde, tous les entraîneurs, je connais la difficulté, la complexité de cette profession. Mais peu d’entraîneurs sont capables de réussir pendant quasiment trente ans à demeurer… entraînants. Un de mes premiers présidents, Charles Biétry, m’avait dit au bout d’un an : « tu es un bon entraîneur-formateur mais pas un entraîneur de haut niveau. » Il fallait laisser un peu de temps au temps.

Y a-t-il un moment précis où vous avez senti que votre engagement à Montpellier pourrait s’inscrire sur le très long terme ?

Lorsque l’on a bien voulu me faire confiance et m’accorder le poste de manager général. Ce poste-là, inspiré des méthodes d’Alex Ferguson à Manchester ou Arsène Wenger à Arsenal, n’existait pas en France et encore moins dans le handball. A partir du moment où j’ai discuté de la mise en place de ce dispositif, je ne pouvais plus faire marche arrière. Il y a bien un autre moment : lorsque le club a essuyé une tempête et privatisé son fonctionnement, les actionnaires m’ont incité à continuer et m’ont invité à gérer le volet financier. À partir du moment où l’on te témoigne une telle confiance, ton engagement ne peut pas se résumer aux six prochains mois. Cette confiance est indispensable. Et je l’ai sentie au long de ces vingt-neuf années. Confiance des dirigeants, des autorités politiques, des joueurs aussi. Mon fil conducteur n’a jamais été la sécurité mais l’ambition. Pour être sincère, certains contacts me permettaient une ambition sportive avec plus de garanties, mais aucun ne m’offrait ce même niveau de confiance, dans l’institution, le projet.

Aimez-vous cette image d’entraîneur fidèle ?

Le rôle, le métier des journalistes est de raconter des histoires. J’en plaisante parfois avec Thierry Anti ou Philippe Gardent. On nous a souvent opposés avec Philippe, « Gardent le Barjot » contre « Canayer le rigoureux ». C’est de la caricature. On n’est pas toujours l’image que l’on décide de vous. Mais j’ai joué le rôle à fond, l’image ne m’a pas dérangé. La seule chose que je puisse vous dire, c’est que je ne suis pas la personne que l’on a dépeinte. Je suis fier de ma carrière. J’ai pu assouvir ma passion, gagner des titres et j’ai fait preuve de fidélité. Mais j’insiste une fois encore : beaucoup d’entraîneurs aimeraient être fidèles. Disposent-ils de ce choix que j’ai eu la chance d’avoir ?

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