LE FOOTBALLEUR & L’HOMME

Benjamin Lecomte
C’EST L’UN DES CHOUCHOUS DE LA PAILLADE. QUATRE ANS APRÈS SON DEPART, BENJAMIN LECOMTE EST REVENU A MONTPELLIER EN JANVIER. AVEC SON TALENT, SA RIGUEUR ET SA BONNE HUMEUR, IL A CONTRIBUE A RELANCER UNE EQUIPE MAL EN POINT. MAIS AU-DELA DU JOUEUR, ON DECOUVRE UN PÈRE DE FAMILLE HEUREUX ET CURIEUX, AUX VALEURS FORTES, POUR QUI LE FOOTBALL N’EST PAS TOUT.

Benjamin, si je te passais une guitare, tu me jouerais quoi ?

Ouf… Au vu du nombre de déménagements ces deux dernières années, cela fait un moment que je n’ai pas touché à mes guitares ! Pourtant, mes enfants me le demandent. Je suis très musique. Tout à l’heure, dans la voiture, j’entendais une chanson latine, Ella baila sola. J’aimerais me poser une petite aprèm, me mettre sur YouTube et l’apprendre.

 

Il paraît que tu adores les chats…

On en a quatre. Le dernier, c’est un Maine Coon que l’on a offert aux enfants avant de partir de Barcelone. Un bon mastoc ! Après manger, le midi, je me pose un peu dans le canapé avec eux. J’adore ces petits moments, c’est reposant.

 

En plus, tu cuisines… Tu es un joueur atypique!

Je ne sais pas. Je suis comme n’importe qui, je cherche ce qui me fait du bien. Majoritairement, c’est ma famille. Dès que j’arrête l’entraînement, le foot, « pfft », y’en a plus ! Oui, j’aime bien cuisiner, par exemple de bonnes salades l’été. À Barcelone, pour faire manger du poisson aux enfants, on achetait des filets de sole. On faisait une ratatouille, je préparais une sauce au beurre blanc. Cela masque un peu le goût. À chaque fois, c’était « papa, quand est-ce que tu nous refais le poisson avec la sauce ? »

 

Tu as deux enfants. Un footballeur a-t-il le temps den profiter ?

Comme tu dis, la question est de prendre le temps. Mes enfants, c’est ma priorité numéro un. Avec ma femme, on est très présents. Cet été, lors de la préparation au club, elle est partie en Bretagne avec les petits. Je n’avais qu’une hâte : les retrouver. Le matin, les emmener à l’école me permet de bien démarrer ma journée. J’adore aussi les récupérer, parce que c’est un vrai temps d’échange. Ils sont mon moteur, j’ai besoin d’eux.

 

Petits, ils devaient vous réveiller la nuit. Cela a-t’il un impact sur les performances ?

Je ne pense pas. J’ai la chance de pouvoir me réveiller et me rendormir de suite. Les biberons, ce n’était donc pas trop un problème. Avec ma femme, on a bien partagé les moments. En couple, on est une équipe. Quand ça marche bien, tout glisse. Nos enfants dorment très bien, sont très sages. Ça fait plaisir d’entendre dire qu’ils sont super bien élevés. L’éducation, c’est très important.

 

Ado, tu voulais travailler dans une crèche ou être animateur. Tu as pu faire des études ?

Pas du tout. Le minimum, avec mes parents, cela a été d’avoir mon bac ES. Après, dans ma tête, c’était déjà foot foot foot ! J’étais tellement concentré pour réussir ! Bosser avec des enfants, je ne sais pas si j’y arriverais aujourd’hui. C’est un travail difficile, tu le vois quand tu es parent. Quand il y en a 20 à gérer, et que ce ne sont pas les tiens… Avec le recul, j’ai appris à découvrir plein de choses. J’adore l’immobilier. Je trouve cela passionnant, l’achat, la rénovation…

 

Donc tu bricoles…

J’adore ça ! Cela permet de ne penser à rien. On oublie un peu les performances et compagnie. On vient d’acheter une maison en Bretagne. Mon beau-frère fait une grande partie des travaux, mais tout ce qui est démolition, on s’en est occupés avec ma femme.

 

Tu as 32 ans. Ce sera quoi, ton après-carrière ?

Cela commence à approcher, on essaie de s’y pencher. Ce n’est pas encore clair. Je laisse un peu faire les choses, de belles rencontres peuvent arriver. Un joueur m’a dit que je ferais un super entraîneur de gardien. J’aimerai le foot jusqu’à ma mort, mais je l’ai coupé tout de suite : mon avenir ne sera pas dans le milieu du foot.

 

Pourquoi ?

Je vais être honnête. Je ne me retrouve pas forcément dans ce milieu. Ce ne sont pas mes valeurs. Je ne vais pas dire que nous sommes des objets, mais on nous vend, on nous achète, on nous met là, on nous remet là… On ne va pas cracher dessus, cela nous permet de très bien gagner notre vie, comme tout le monde le sait. Mais il est rare de tomber sur des personnes réellement honnêtes et sincères. Dans le foot, on a tendance à te dire : ce n’est pas grave. Et le lendemain, tu vois dans un article qu’on te dégage. Ça, je ne peux pas.

 

Cest comment au MHSC ?

Il y a des personnes vraies. Je peux donner mon corps, mon âme, pour Laurent Nicollin, Michel Mézy… Même si l’on peut se prendre la tête, on aura un discours sincère, d’homme à homme. On se dit les vérités. Laurent Pionnier fait aussi partie de ces belles personnes trop peu nombreuses dans le foot. Il est entier, authentique. J’aimerais que tout le monde soit comme lui !

 

Avant Montpellier, tu es passé par Niort, Lorient, Dijon. Cest quoi, des clubs familiaux ?

Dans un club « familial », on se sent bien, aimés. Les liens sont plus sincères, avec des valeurs de transmission. Montpellier en est le meilleur exemple. Tout le monde connaît l’histoire : Loulou, Laurent… Ce club est atypique

dans le championnat. Il n’y a pas un autre président présent tous les matchs sur le banc ! Il est là dans le bon comme dans le mauvais. C’est ça un symbole. C’est comme cela que j’ai grandi, l’esprit du football amateur. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’après le match on doit prendre le sandwich, le quatre-quarts et le Coca. Mais j’espère que cela perdurera comme ça.

 

Laurent Pionnier rappelait que cela reste un jeu…

Parfois, on l’oublie. Comme dans n’importe quel métier, dans le foot professionnel, on a un devoir de résultat. Mais que l’on soit pro ou avec nos collègues, on veut gagner de la même manière. Avant ça, on est des hommes. Cela doit être du plaisir et de la passion. Si l’on en vient à tout faire de manière robotisée, on perd en valeurs. Je trouve cela catastrophique.

 

En interview, peux-tu tout dire ?

C’est impossible, parce que tout ne serait pas compris. On nous juge sur nos performances, et on fantasme. Je peux l’entendre. Les seules fois où l’on nous voit, c’est au milieu d’un stade ou à la télé. On ne peut pas échanger avec

les gens. Pour te défaire d’une étiquette, bon courage. Ma femme me dit que je devrais écrire un livre. J’aurais des choses à dire… Mais aujourd’hui, cela ne regarde personne. C’est ma vie, basta. J’espère que d’autres joueurs oseront le faire. Ce n’est pas ma philosophie, mais qui sait…

 

Tu as commencé à Arcueil, où ton papa était coach. Gardien, cest pas très populaire chez les jeunes. Pourquoi ce choix ?

Je pense que j’avais des prédispositions. Pourtant, rien ne disait que j’allais être gardien professionnel : j’étais fan de Beckham ! Mais j’adorais les entraînements spécifiques, aller dans les buts lors des tournois. Parfois, je me demande ce que cela aurait donné si j’avais été joueur de champ. J’aurais peut-être été numéro 6. C’est un très beau poste, à la fois offensif et défensif.

 

Tu as été formé à Niort et Lorient. Un centre de formation, cest dur ?

C’est très strict ! Il n’en faut pas énormément pour que l’on te vire. Quand je suis arrivé à Niort, on était 35. Le coach a dit qu’il n’y en aurait peut-être qu’un qui deviendrait pro. Chaque fin d’année, c’est un peu Squid Game ! Tu restes, tu vis, tu meurs… C’est violent, tu perds tes meilleurs potes, avec qui tu es 24h/24. Par contre, j’ai eu la chance d’être au lycée classique à Niort. Ce côté social avec des personnes qui n’avaient rien à voir avec le foot a été déterminant.

 

En match, un gardien ne joue que quelques minutes. Le reste du temps, tu tennuies ?

On a l’impression qu’un gardien ne joue que lors des attaques. En fait, je suis tout le temps en train de gérer des choses, communiquer, rattraper des erreurs. Parfois, tu ne réussis pas bien tes interventions, parce que tu as perdu beaucoup d’énergie sur le reste. C’est une concentration permanente. Parfois, je sens que je la perds un peu quand je commence à entendre le stade… Je dois me remettre dans ma bulle, ne pas devenir spectateur du match.

 

Au moment où le ballon franchit la ligne, que ressent un gardien ?

De la frustration. C’est un échec personnel et collectif. Si l’on prend un but, c’est qu’il y a eu des erreurs, que quelque chose n’a pas marché. On se demande comment solutionner cela. Je me dis qu’il va falloir en arrêter d’autres !

Mais j’ai changé. Des fois, quand le but est beau, je peux me dire « bravo ».

 

Est-ce quun gardien « sent » les ballons ?

On a un instinct. Par moment, l’expérience fait que l’on sait comment cela va se passer. Un truc automatique, car cela va tellement vite ! Il y a énormément de lecture, des situations de jeu qui se ressemblent. On regarde les angles, les probabilités. L’orientation du joueur, son pied d’appui, la position du défenseur. On devient des machines d’analyses !

 

En 2018, tu as été appelé deux fois en Équipe de France, sans jouer. Heureux ou frustré ?

Si toute ma carrière on me rappelle sans jamais me faire jouer, il n’y a aucun problème. C’est l’Équipe de France! Lors de la Coupe du monde 2018, on était en stage à Mende. Mon fils venait de naître. Quand la France a été championne, j’étais sur un camion, torse nu, avec le drapeau ! À aucun moment je n’imaginais être appelé deux mois après ! C’est totalement fou !

Après Montpellier, tu es parti à Monaco. Cela a dû te changer !

Heureusement, mon meilleur pote Ruben Aguilar m’a rejoint, parce qu’on est pareils. La première année a été compliquée sportivement. La deuxième s’est très bien passée. On finit 3e, je touche du doigt la Ligue des Champions, dont j’ai toujours rêvé. Ensuite, je n’en parlerai jamais, mais il y a eu des choix, et je suis parti. Je parlais de valeurs : quand on ne respecte pas une parole, je ne peux plus donner. Pourtant, je me sentais bien à Monaco, je pensais y finir ma carrière. C’est le lot du foot.

 

Tu es passé par lAtlético de Madrid. Un club mythique !

Une opportunité de fou ! C’est un très très grand club ! En fait, c’est Montpellier, en grand. J’ai tellement appris, au niveau humain et footballistique ! Tu es parmi les meilleurs joueurs du monde. Le coach Diego Simeone, il est incroyable. J’ai eu la chair de poule sur des causeries. Il joue les matchs, il a un impact sur l’équipe, sur l’arbitrage. Ce n’est pas pour rien qu’il est l’un des meilleurs au monde !

 

En 49 matchs, tu nes jamais rentré. Cela a dû être long…

Oui, c’est un regret de ne pas être rentré avec ce logo de l’Atlético, même une minute. Mais je les ai vécus comme si j’avais joué ! Le coach m’en a expliqué les raisons, comme un homme. À partir de là, il n’y avait aucun souci. Ce n’étaient pas les vacances. On m’a permis d’énormément progresser. J’étais derrière Jan Oblak. Je peux accepter d’être numéro 2 derrière un tel monstre. Et puis, c’est un vrai groupe. Les joueurs t’estiment à l’entraînement bien plus que dans certains clubs où j’ai été titulaire. Tu peux être épanoui sur le banc, et malheureux en jouant…

 

Après, un passage éclair à lEspanyol de Barcelone, tu es revenu à Montpellier cet hiver. Cest Laurent Nicollin qui ta convaincu ?

Je ne sais pas si c’est Laurent qui m’a convaincu, ou si c’est moi (rires). C’est parti d’une discussion en rigolant, en mode « si ça se trouve, ça va se faire ». À Barcelone, il s’est passé certaines choses que je n’admets pas. Dans ce cas, il vaut mieux s’en aller, c’est une lutte perdue d’avance. Cela n’a rien à voir avec le club : tout était magnifique, stade, ville, supporters… Je cherchais un projet qui me donne envie. Mais à aucun moment je n’ai pensé que ce serait possible à Montpellier. Le club n’avait aucun intérêt à me récupérer. Il y a des gardiens jeunes et talentueux. C’est là que l’on voit que Laurent n’a qu’une parole.

 

À ton arrivée, Montpellier était mal en point. As-tu eu peur dune relégation ?

J’ai toujours été confiant. Lors de ma première année ici, en 2017, on a fini 10e. Or on n’avait pas un effectif de la qualité de celui d’aujourd’hui ! Quand j’ai senti que le transfert pourrait se faire, j’ai revisionné les matchs. Défensivement, il y avait des erreurs qui pouvaient se gommer. Je n’ai rien révolutionné, j’ai essayé de beaucoup communiquer avec mes partenaires. Cela a bien pris.

 

On ne timagine plus quitter Montpellier…

J’ai signé pour quatre ans. En 2027, j’aurai 36 ans. Je n’imaginais pas continuer aussi longtemps ! Je prends saison après saison. On verra bien si je continue jusqu’à 36, 38 ans. Mais à Montpellier, je joue avec la banane. Tu ne peux que performer quand tu es bien, avec ce côté humain.

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