Texte par Philippe Pailhories// Photographies par Guilhem Canal
Quand il entre enfin dans la pièce, son heure et demie de retard s’évapore à la seconde même, parce que le sourire est un art et que le sien est lumineux, indélébile, qu’il a ce charme à fleur de peau, des manières raffinées. L’excuse est d’autant plus facilement acceptée qu’elle a le bon sens de l’élégance : séance chez le coiffeur, achat d’un costume, et retour au domicile pour trouver des chaussures assorties. Hugo Bryan Monte dos Santos aime la mode, les tendances, poser devant un objectif.
Plaire sans doute. « Mais c’est la première fois que je me retrouve ainsi dans un studio », plaide-t-il dans un français quasi parfait après seulement deux saisons passées au Montpellier Handball.
Bryan Monte, oui, est handballeur. À 22 ans, il est déjà l’un des joueurs les plus courtisés de la planète, mais le MHB, lui aussi sous le charme, l’a enrôlé jusqu’en 2029. Il est Brésilien. Arrière gauche. Doué de savoir-faire immenses. Il est né et a grandi à São João de Meriti, « la fourmilière des Amériques », une ville dont la densité de population est parmi les plus élevées du continent. São João de Meriti est la plus grande agglomération de la Baixada Fluminense, une région de l’État de Rio de Janeiro, située dans le sud-est du Brésil. Toute sa famille vit toujours là-bas, sa mère, son oncle, sa petite sœur et son grand frère. Il a hâte de les retrouver cet été, raconter son quotidien, la victoire en Coupe de France dont ils seront évidemment tous très fiers. L’émouvante et singulière histoire de Bryan Monte débute donc dans les rues de São João de Meriti, un ballon de foot au bout des pieds, ou lors de ces interminables séances de Capoeira, cet art martial afro-brésilien qui puise ses racines dans les méthodes de combat et la danse.
« J’ai aussi fait un peu de sport de combat, sourit-il, parce que le compagnon de ma maman, Patolino, pratiquait le MMA. » Elle débute à l’école Ciep 399 Jean-Baptiste-Debret, près du quartier Tomazinho. « J’avais dix ans et je venais de changer d’école parce qu’il n’y avait pas d’accès au sport dans la mienne, raconte-t-il. Mon frère s’y trouvait déjà et maman voulait qu’il essaie le handball alors qu’il préférait le foot. Dès que je suis arrivé, j’ai proposé à maman de tenter ma chance. » Il se présente alors à l’école avec sa grand-mère, croise un petit personnage tout en rondeurs. « Mais il avait des chaussures de sport aux pieds, sourit-il, et je lui ai demandé si c’était lui l’entraîneur de handball. Il s’appelait Robson. Il m’a répondu : « oui, c’est moi, et si tu veux venir, sois là lundi à 10 heures et non pas à 12 heures comme les autres élèves. » » À dix heures ce lundi-là, il est comme saisi par un coup de foudre :
« J’ai immédiatement adoré ce sport, son ouverture d’esprit, le côté ludique. Immédiatement su que je ferais tout pour aller
le plus loin possible. » Avec les U10, il apprend les rudiments, marque vite les esprits. Lors d’un tournoi à Minas Gerais, dans l’État voisin, un accompagnateur prend une photo de l’équipe qu’il publie sur Facebook. « Le coach de Pinheiros, le plus grand club omnisports du pays, a vu cette photo et a cherché à savoir qui j’étais, sans doute parce que j’étais le plus grand de l’équipe, explique-t-il. Il a contacté mon coach pour me proposer de venir faire un essai. J’avais 13 ans. » Sauf que Pinheiros est un club de l’État de São Paulo, à quelque 500 kilomètres, et que le voyage coûte cher. « On ne manquait pas de nourriture à la maison, reconnaît-il, mais on vivait simplement. On avait des vêtements, des chaussures, mais pas plus que ça. Il fallait souvent enlever un peu d’ici pour mettre là. Mais j’ai dit à maman : » fais-moi confiance, on va changer tout ça. » Je sentais bien que ces problèmes d’argent étaient souvent la cause de tensions, de petites disputes, et je m’étais déjà mis en tête de contribuer à changer tout ça. »
Bryan Monte est bien décidé à tenter sa chance. Il emprunte 10 reales à sa maman, soit un peu plus d’un euro cinquante, afin d’acheter une boîte qui contenait une cinquantaine de chewing-gums et des chouchous qu’il décide de vendre dans les rues de son quartier. Il atteint vite la somme requise. S’envole pour São Paulo. Il n’a donc que treize ans. Valter Costa, le coach, devine la pépite et apprécie son état d’esprit. Il lui propose de rester à São Paulo. Bryan doit repartir. Sa maman se fait du souci. Partir pour mieux revenir. « Maman avait peur de la grande ville, elle hésitait beaucoup, raconte-t-il. Elle est très religieuse et elle voulait demander son avis à Dieu. Je lui ai dit : » Dieu ne me donnera pas deux chances. Fais-moi confiance. Je ne vais pas boire d’alcool ni me laisser influencer par de mauvaises personnes. »J’ai juste cet objectif d’apprendre à jouer au handball, de réussir à changer notre vie. »
Elle se laisse alors convaincre, d’autant que Valter Costa propose d’héberger son fils dans une famille d’accueil où vivait un arbitre lui aussi licencié à Pinheiros. Il y avait une chambre libre avec un espace cuisine/salle de bain/toilettes. « Très tôt, dit-il, j’ai appris à me débrouiller seul. Je savais cuisiner un peu de riz ou cuire un œuf, et je pouvais donc partir l’esprit tranquille. Les premiers mois ont été difficiles, mais je me suis vite adapté. Je suis resté un an avant d’intégrer une autre maison où il y avait, cette fois, de nombreux autres sportifs. » En 2016, pendant les Jeux olympiques de Rio, il rêvait de voir jouer ses idoles, Mikkel Hansen, Nikola Karabatic, Ivano Balić. Il n’avait pas eu la chance ni les moyens d’assister aux rencontres. Alors il regardait quelques highlights sur les réseaux sociaux. Là, il se retrouvait avec quelques- uns des meilleurs joueurs du pays.
Des internationaux. « Il faut savoir, dit-il, que Pinheiros est le club qui a fourni le plus d’athlètes olympiques au Brésil. Moi, j’ai promis à maman que je disputerais les Jeux un jour. Je rêvais de Paris 2024, et j’ai été très déçu lorsque l’on a été privé d’accès par l’Argentine. » À São João de Meriti, soit il s’occupait de sa petite sœur, soit il était à l’école et pratiquait le handball, soit il allait à l’église ou il jouait de la batterie. À São Paulo, il s’entraîne sans relâche. Franchit toutes les étapes jusqu’à évoluer avec l’équipe première. « Quand tu disputes le championnat national, dévoile-t-il, tu as une petite aide du gouvernement. Pendant la pandémie, maman a perdu son travail et elle n’avait plus les moyens de faire vivre la famille malgré une petite aide pour mère célibataire. Grâce à mes premiers revenus, j’ai pu compenser, on a même réussi à aider quelques amis proches dans le besoin. » Une première fois, en 2021, le MHB lui a proposé de rallier l’Hérault. Bryan Monte avait promis à Pinheiros qu’il demeurerait fidèle jusqu’à l’année de ses vingt ans. Il a évidemment tenu parole, question de principe.
Mais au second coup de fil de David Degouy, alors adjoint de Patrice Canayer, il n’a pu résister. « Je ne sais pas pourquoi, admet- il, mais Montpellier était dans un coin de ma tête depuis le sacre de 2018 à Cologne. Je me suis lancé. La décision était moins difficile à prendre que celle qui m’avait fait quitter São João de Meriti à 13 ans… » Ses premiers salaires servent évidemment à soutenir la famille. Très vite, il l’éloigne de deux kilomètres de la favela dans laquelle elle vivait. São João de Meriti est une terre de contrastes. De nombreux quartiers pauvres entourent des centres commerciaux, et d’autres manquent d’installations sanitaires adéquates, comme Jardim Paraíso, près de Vilar dos Teles. Dans certains d’entre eux, les conflits armés dans les ruelles et les favelas soumettent la population à des violations constantes des droits humains. Une faction spécifique de trafiquants de drogue, le Comando Vermelho, sévit dans la plupart des quartiers, à Jardim Paraíso notamment, à Vila Ruth également. « Là où ils habitent désormais, ils sont plus à l’abri, assure-t-il, et ils ont surtout l’esprit plus tranquille parce que je peux leur envoyer un peu d’argent. Ça se ressent sur leur mental, ils sont détendus, parfois ils peuvent même aller manger au restaurant. »
Quand il est arrivé à Montpellier, il ne savait même pas dire bonjour en français. Il n’avait pas vingt ans, ne connaissait aucun code. Il est comme chez lui désormais sur les bords du Lez. Heureux, tout simplement, d’avoir tenu sa promesse faite à 13 ans. « J’ai la chance de jouer pour l’équipe nationale, indique-t-il, d’avoir un contrat avec un grand club européen, d’avoir de nouveaux amis et d’être devenu l’un des piliers de ma famille, alors, oui, je suis heureux. Sans le handball, sans doute que je serais un mec normal qui travaille dans une ferme et je ne sais pas si nous mènerions une vie aussi apaisée. »
Pendant son séjour au pays, il va passer voir ses amis de Pinheiros à São Paulo, puis bien sûr sa famille à São João de Meriti. Son demi-frère s’est marié le soir d’un match à Saint-Raphaël et il n’a pas pu assister à la cérémonie alors qu’il était son témoin. « J’ai besoin de me reconnecter à l’essentiel, dit-il, de me débarrasser de choses qui ont trop d’influence sur notre vie. Être sans cesse connecté n’est pas toujours un avantage. J’ai décidé de me passer de smartphone le temps de ces vacances, pour profiter pleinement de mes proches, pour vivre simplement. » Un jour de l’année passée, lorsqu’il était revenu à São João de Meriti, un passant l’a accosté pour lui demander s’il ne jouait pas au handball, parce qu’il croyait l’avoir vu à la télévision.
En fait, et c’est sans doute un paradoxe, le handball est très pratiqué dans les écoles, mais absolument pas diffusé à la télévision, ni relayé dans les journaux. Au dernier championnat du monde, le Brésil a battu la Norvège, la Suède et même l’Espagne, alors Bryan Monte croit que la discipline va continuer à se structurer, que la 7e place — inédite — acquise à Zagreb en janvier dernier pourrait accompagner l’élan. Il est évidemment prêt à l’incarner. Avec sa gueule d’ange. Sa nouvelle coiffure, son beau costume et les chaussures assorties.
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