“ Le sens de la famille ”

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Recordwoman de France du lancer de javelot, petite-fille d’une légende de la chasse sous-marine, bientôt maman, Mathilde Andraud rayonne de chaleur et de convivialité.

Texte par Philippe Pailhories // Photographies par Guilhem Canal

Neuf mois. C’est le temps d’une expérience bouleversante, fascinante et déstabilisante, d’émotions fortes et incontrôlables. Le temps d’une ivresse. Mathilde Andraud va donner la vie et son bonheur d’aujourd’hui étincelle. Neuf mois, c’est aussi le temps entre le décès de son grand-père et l’annonce de cette nouvelle qu’il aurait accueillie avec cette lumière sur son visage, ses grands yeux bleus couleur Méditerranée un rien embués. Bien sûr qu’il aurait aimé connaître cet arrière-petit-fils, lui raconter, à lui aussi, ses épopées, ses anecdotes. Mathilde aimait très fort son grand-père. « À son enterrement, dit-elle, j’ai retrouvé nombre de ses amis qui se sont dits frappés par notre ressemblance. » Hugues avait beaucoup de charisme. Une vie trépidante. « Je l’ai beaucoup admiré, confesse-t-elle, même si je ne le lui disais pas si souvent que ça. »

Hugues Dessault est né en Algérie et il a débarqué à Montpellier en 1962. Il était photographe, mais entretenait une véritable passion pour la chasse sous-marine. Il a monté une affaire, il vendait ses poissons dans les restaurants, puis il a créé sa marque, H. Dessault, dédiée au développement et à la fabrication des équipements pour la chasse sous-marine. C’est lui qui a breveté les palmes choisies par Luc Besson dans Le Grand Bleu. Lui qui a inventé la première palme avec une voilure amovible, ou la gâchette « haricot » qui est à la base du principe de fonctionnement des mécanismes des arbalètes modernes. « C’est comme ça qu’il s’est construit et qu’il a réussi à faire vivre sa famille en arrivant d’Algérie, insiste Mathilde. Il en était fier. Il parlait beaucoup de sa réussite. De l’Algérie. De tous les trucs incroyables qu’il avait vécus. Il a eu une vie inspirante, riche, toujours teintée de bienveillance. » Hugues a été champion du monde de chasse sous-marine en 1963 à Rio de Janeiro avec ses complices, Tony Salvatori et Robert Stromboni. Cinquante-trois ans plus tard, Mathilde était, à son tour, dans l’ancienne capitale brésilienne pour disputer les Jeux olympiques. « C’est juste un clin d’œil, sourit-elle, ou peut-être un signe. »

Mathilde n’a pas brillé à Rio. Ses 56,61 mètres en qualification ne lui ont pas suffi pour aller en finale. Quelques semaines plus tôt à Halle-sur-Saale, elle avait pourtant lancé son javelot à 63,54 mètres, nouveau record de France, une marque qui lui aurait permis d’entrer dans le Top 8 olympique. Huit ans après, ce record tient toujours, mais la frustration de Rio prime sur cette fierté de Halle. « Cette expérience est encore douloureuse, concède-t-elle. Les critères de sélection étaient alors hyper stricts. J’étais passée à vingt centimètres des minima pour les championnats d’Europe de Zurich en 2014, et à quarante de ceux des championnats du monde de Pékin l’année d’après. J’aurais pu apprendre de ces compétitions, sans doute mieux gérer la chambre d’appel au Brésil, mieux appréhender ce concours. » 

“ Mon épaule a lâché, une rupture de la coiffe des rotateurs ”

Elle s’est alors promis de se rattraper à Tokyo, de mettre toutes les chances de son côté pour décrocher une médaille. Une rupture sentimentale l’a conduite à quitter Saint-Raphaël, à envisager l’Olympiade d’une autre manière. « J’ai eu la chance de rencontrer un coach et une athlète extraordinaires, raconte-t-elle. Boris Henry et son épouse Christina Obergföll, toujours recordwoman d’Allemagne et championne du monde en 2013, m’ont permis de m’entraîner avec les meilleurs lanceurs du monde et notamment Johannes Vetter. Ça a été une super expérience, j’ai appris énormément de choses, sur le javelot, mais aussi dans mon métier de kiné, parce que j’avais nécessairement cette double casquette pour pouvoir financer mes stages. » Pendant quatre années très intenses parsemées de séjours de six mois en Allemagne, elle a découvert ce nouveau monde, retrouvé goût à la vie. « Henry m’a dit :  » Tu vaux entre 65 et 70 mètres, mais pour aller chercher de la régularité à cette distance, il faut que l’on augmente ta base de force « . C’est vrai que je n’aimais pas trop la musculation, et comme j’avait fait de la gymnastique, j’avais ce côté souplesse et élasticité. Mais quand tu joues tout sur l’élasticité et l’explosivité, si tu n’as plus de jus, comme à Rio, ça devient délicat. Pendant quatre ans, j’ai voulu développer ma force, ma puissance, mais je me suis malheureusement blessée. »

Des soucis au tendon d’Achille, d’abord, qu’elle a finalement surmontés. « Et puis, poursuit-elle, alors que j’avais retrouvé de bonnes sensations, mon épaule a lâché, une rupture de la coiffe des rotateurs. J’ai été opérée en 2018 à Montpellier par Yannick Roussanne et suivie par Philippe Sablayrolles. Mais je n’ai jamais retrouvé une épaule fonctionnelle pour le javelot. »

À trente et un ans, elle a mis un terme à sa carrière pour se consacrer à son activité à l’hôpital de réadaptation, de rééducation et d’addictologie du Grau-du-Roi. Là-bas, elle soigne des personnes victimes d’accidents de la route et des patients amputés. Son sourire, son entrain, sa joie de vivre apaisent et enhardissent les patients.  « Je comprends leur combativité, leur résilience, dit-elle, mon grand-père, moi-même en ayant tout essayé pour atteindre mon rêve, en avons fait preuve même s’il n’y a évidemment aucune commune mesure. Je suis fière, en tout cas, d’avoir cette force de caractère et j’essaie de la transmettre. Avoir le sourire, avoir envie même quand tu n’as pas envie me semble la moindre des choses. »

Elle songe aujourd’hui à reprendre ses études, passer un Master recherche pour participer aux travaux de l’hôpital et évoluer dans son quotidien. Elle a aussi remis les pieds sur les stades pour Athlé TV en tant que consultante, et aimerait bien prolonger l’expérience. Elle ne tient jamais vraiment en place. Comme son grand-père. « J’envisage de passer mon diplôme d’entraîneur, dans le cas où l’on me demanderait de transmettre un peu de ce que j’ai appris, parce que j’adore vraiment cette discipline. Le javelot, c’est le parent pauvre de l’athlétisme en France, au contraire de l’Allemagne. Alors que c’est une discipline très intéressante techniquement. Un javelot pèse 600 grammes, c’est très léger, pas un truc de bourrin, tout se joue en élasticité. » Mathilde Andraud a été gymnaste. Perchiste. Elle voulait participer à l’émission « Ninja Warrior », mais sa candidature n’a pas été retenue. Elle s’est consolée en s’illustrant au côté d’Alizé Lim, dans l’émission « La course des champions » parrainée par Teddy Riner, et même chez Nagui pour « N’oubliez pas les paroles » !

“ L’apnée, ça a quelque chose d’apaisant, de reposant ”

Ses talents sont éclectiques. Elle pratique bien sûr la chasse sous-marine, en Corse, là où son grand-père est enterré, face à la grande bleue. « J’aime le silence dans l’eau, murmure-t-elle. L’apnée, ça a quelque chose d’apaisant, de reposant. » Elle sera bientôt maman. Interdite d’apnée donc. Elle ne sera peut-être plus très longtemps recordwoman de France. « J’aurais vraiment aimé lancer à 65 ou 70 mètres, je m’en sentais capable, assure-t-elle, mais je n’ai jamais réussi à mettre bout à bout tous les progrès, les enseignements, il y avait toujours un bobo pour me freiner. Je ne pensais pas que ce record tienne très longtemps. Alexie Alaïs a failli le battre en 2019, des filles s’approchent des 60 mètres. Mais il va être battu, je le souhaite sincèrement, parce qu’il faut que le niveau français évolue. »

Peut-être aurait-elle aimé que son grand-père assiste à cette interview. Il l’aurait trouvée heureuse et très épanouie. Il aurait sans doute reconnu ce survêtement qu’elle portait lors de la séance photos, un survêtement de l’équipe de France de chasse sous-marine qu’elle a chiné dans ses affaires. Sans doute, à la fin, auraient-ils partagé une coupe de champagne. « Toute ma carrière il m’a dit :  » il faut boire un verre de champagne avant une compétition « . Il m’avait offert une mignonnette emplie de champagne avant un championnat du monde Espoir. J’en ai bu une rasade dans le vestiaire. Je n’ai malheureusement pas performé. » Hugues Dessault était un repère, une base dans la vie de Mathilde Andraud « comme dans celle de ma maman. Je suis très proche de ma maman aussi. Et de mon papa ». Ils lui ont transmis toutes ces valeurs qu’elle devra transmettre à son tour. Bientôt.

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