L’école de la vie

Lucas Migotti
Au Boxing Club Montpelliérain, Lucas Migotti, le plus jeune professionnel français, a trouvé la force de résister à une enfance jalonnée d’épreuves et de douleurs.

C’est l’histoire d’un jeune homme plein de vie. Histoire ordinaire. Lucas Migotti a dix-huit ans et quelques bosses. Il est boxeur professionnel. Le plus jeune de France. Le mois dernier à la salle Rossini d’Ajaccio, il a battu l’Argentin Sergio Javier Escobar, de vingt-trois ans son aîné. Sa septième victoire en autant de combats. « Tout va très vite avec Lucas, complimente son entraîneur, Daniel Barry. Il est à l’écoute, il travaille, il a envie d’y arriver. » Au fil des ans, Daniel Barry, 63 ans, avait perdu le goût de l’épopée. Il ressent à nouveau cette émotion, ce souffle, comme un ultime élan au crépuscule d’une immense carrière. « Lorsque j’ai vu Lucas pour la première fois, là-bas, dans son coin, se souvient-il, je me suis dit : celui-là, il a quelque chose. Je l’ai d’abord pris le lundi. Puis le lundi et le mardi. Puis tous les jours. Si l’on parvient là où je pense qu’il peut parvenir, alors c’est sûr, je m’arrêterai. » Et là où il veut parvenir, c’est au sommet. Il en est persuadé, Lucas a ce petit plus, cette étincelle, cet instinct de survie peut-être. Lucas est d’abord un boxeur redoutable. Sa vitesse de bras est étonnante, son jab tranchant et son punch plus qu’honnête. Son style est basé sur une technique de boxe sans mouvement superflu, mais surtout avec cette puissance dont pourraient témoigner les Géorgiens Khvtiso Titberia et Rati Migriauli mis K.-O. en mai dernier. Il n’est pas un colosse, non, mais son mental et sa hargne de gagner sur un ring impressionnent. « Il me fait penser à des boxeurs sud-américains, souligne Daniel Barry. Je l’ai d’ailleurs fabriqué à cette image. Il a cette même discipline, ce courage, une bonne analyse du combat et une impérieuse envie d’y arriver. » Lucas se découvre chaque jour un peu plus. Il a toujours voulu être boxeur. Petit, à Dijon, c’est en regardant les Rocky de Sylvester Stallone, ou les films avec Arnold Schwarzenegger qu’il a eu la révélation. « Mais il n’y avait pas de salle dans le village où j’habitais, regrette-t-il. Moi, je voulais juste devenir comme eux. Fort, costaud, musclé. À onze-douze ans, je faisais de la corde, de la muscu. Je commençais à me préparer. » Lorsque sa famille s’installe à Montpellier, il se précipite sur internet pour trouver une salle. Il découvre le parcours de Daniel Barry. Il veut s’entraîner avec lui. Son père l’emmène dans le gymnase Louis Lachenal, là-bas, dans le cul-de-sac de La Chamberte. Il a quatorze ans et demi. Coup de foudre immédiat. « J’ai tout de suite aimé l’atmosphère, dit-il. Il y a une vraie émulation, mais aussi une ambiance familiale. » Histoire ordinaire, oui. Lucas est le rescapé d’une enfance compliquée. Son parcours est jalonné d’épreuves et de douleurs, mais aussi d’une force inébranlable. De l’obscurité surgit une lueur d’espoir lorsqu’il enfile son sac à dos, ses gants de boxe, refusant de céder à ses peurs. Au Boxing Club Montpelliérain, il a trouvé une seconde famille. Stable. Inébranlable. Daniel Barry, l’entraîneur donc, façonne le boxeur. Jérémy Orzechowski, le président, façonne l’homme. Lucas est déscolarisé. Lorsqu’il ne s’entraîne pas, il encadre des séances au club avec les plus jeunes. Il va bientôt bénéficier d’un service civique qui lui permettra de s’investir le temps d’une année auprès des autres pour ces missions d’intérêt général. Avec ces soutiens marqués, Lucas a donné un nouvel entrain à son existence, de véritables amitiés se sont même tissées qui lui font vivre des moments riches en émotions. « Heureusement qu’ils sont là », murmure-t-il. « Il considère la salle comme sa maison, sourit Jérémy Orzechowski. Il a besoin de tous ces équilibres pour rester sur ce chemin que nous traçons ensemble. » La boxe est devenue essentielle pour évacuer la frustration d’un passé qui le ronge toujours un peu et elle le guide vers ce destin qui l’obsède. Il n’attend plus, maintenant, que l’étape d’après. Il est passé professionnel le 10 mars 2023. Il veut boxer pour le titre de champion de France des poids welters. « Je n’ai pas eu la ceinture en amateur, alors je la veux chez les pros, assène-t-il. Le problème, c’est que des adversaires refusent de me boxer. S’il faut passer par la Coupe de France, je passerai par la Coupe de France et je deviendrai le challenger officiel. » Daniel Barry pense que l’opportunité pourrait se présenter d’ici un ou deux ans. Surtout s’il continue à engranger les victoires. « Son vécu fait qu’il est plus fort que les autres, indique-t-il, et les points qu’il accumule lui donneront bientôt cette chance. » Thor – son surnom – apprend la patience. Il apprend la vie. « Sans la boxe, dit-il, je serais devenu militaire, ou boulanger, ou alors j’aurais travaillé avec mon frère dans le bâtiment. Mais honnêtement, j’ai besoin de la boxe pour vivre. » En boxe, il y a les méchants, les besogneux, les gredins, les destins tragiques. Il y a Lucas Migotti. Môme à la trajectoire tourmentée. Au destin peut-être romanesque.

Journaliste Philippe Pailhories // Photographe Guilhem Canal

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