« Tomber juste »

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Il est ce que l’on appelle un cascadeur physique. Chutes, percussions, câblages, combats… tout ce qui tape, cogne ou projette, c’est pour lui. Rien ne le prédestinait à cela : prof de sport, passionné de taekwondo, il découvre le métier en 2020. Un premier film, puis un deuxième… Aujourd’hui, il en compte treize à son actif, en à peine cinq ans. Netflix, Hollywood, productions françaises : Jean enchaîne les plateaux et les impacts avec une rigueur de sportif, une discrétion rare, et une vraie passion pour l’action brute. Rencontre avec un homme de l’ombre qui a choisi de tomber pour mieux s’élever.

Propos recueillis par Marie Gineste // Photographies par Florent Pepet

« Tu visualises, tu dis : « bon, je vais essayer d’atterrir comme ça ». Et tu atterris comme tu peux, »

Jean Huynh, cascadeur

Jean Huynh cascadeur

D’où viens-tu ? Es-tu originaire de Montpellier ?

Non, je suis né à Mont-de-Marsan. Ensuite, on a déménagé du côté de Marseille, mais la plus grosse partie de mon enfance, c’est ici, dans le coin, que je l’ai passée. J’ai fait mes études à Montpellier, j’y suis resté.

Enfant, étais-tu du genre calme ou est-ce que c’était tout l’inverse ?

J’ai toujours entendu dire que j’étais un casse-cou. Je montais et je sautais partout. Très tôt, j’ai passé mes journées dehors. Mes parents avaient un restaurant et on est sept enfants, donc j’ai été lâché assez vite. J’ai toujours fait du sport. Au début, c’était surtout le foot dans le quartier, comme beaucoup d’enfants. Puis j’ai découvert les films d’arts martiaux, et surtout les Yamakasi.

Tu t’es mis au parkour…

Oui, avec des potes. On n’appelait pas encore ça du parkour à l’époque. Ce n’était pas structuré. On imitait dans la rue ce que l’on voyait à la télévision.

Est-ce que tu pensais déjà au métier de cascadeur, à ce moment-là ?

Pas du tout. Je pensais que les acteurs faisaient leurs cascades. J’ai découvert assez tard qu’il existait des doublures. Et encore plus tard comment on devenait cascadeur. Les réseaux sociaux m’ont permis de comprendre que l’on pouvait en faire un métier.

Quel parcours as-tu suivi ?

Classique, je dirais. Le collège puis le lycée. J’ai commencé le taekwondo à 15 ans. C’est là que j’ai participé à mes premières compétitions, que j’ai effectué mes premiers déplacements. Le taekwondo m’a fait voyager pour la première fois.

Et après le bac ?

J’ai tenté une prépa compta… j’ai vite compris que ce n’était pas pour moi. Je suis parti à la fac de sport, STAPS, à Montpellier. J’ai testé plusieurs options avant de me spécialiser en entraînement sportif.

Tu travailles dans le sport ensuite…

Oui, j’ai bossé deux ans dans une salle. Mais la routine, ce n’est pas pour moi. J’ai ensuite fait du coaching privé. Puis j’ai passé le BNSSA pour être surveillant de baignade mais là aussi, c’était trop calme. Ensuite, j’ai tenté le monitorat jetski, et j’ai fait deux grosses saisons. En parallèle, j’ai ouvert un club de taekwondo à l’Institut des Arts Martiaux.

Et toujours pas de cascade ?

Pas encore ! Je faisais des shows, du spectacle. Je faisais de la cascade sans le savoir, finalement. Puis j’ai découvert l’existence d’une école de cascade en France, au Cateau-Cambrésis dans les Hauts-de-France. J’y suis allé un week-end… et je me suis fait une rupture du tendon d’Achille. Coup dur.

Que se passe-t-il, après ta blessure ?

J’ai huit mois de convalescence. Dès que je suis remis, j’y retourne. Le souci, c’est que l’école est victime de son succès. Il y a une liste d’attente de deux-trois ans. Alors je prends un autre chemin.

Lequel ?

Grâce à Aurélia Agel, déjà bien lancée dans le milieu et qui aujourd’hui est vraiment dans le top mondial, je découvre une salle à Paris dans le 13e arrondissement où s’entraînent beaucoup de cascadeurs. J’y fais des allers-retours. C’est un univers spécial : chacun s’entraîne dans son coin, mais tout le monde s’observe. Il faut se montrer, prouver ce que l’on sait faire. Et espérer que quelqu’un du milieu vous repère.

Cela marche-t-il ?

Oui, j’ai de la chance. Un tournage à l’étranger cherche des cascadeurs asiatiques. J’envoie ma candidature, ils en prennent cinq… je suis dedans. C’est de cette manière que je décroche mon premier projet. C’était sur la série Jack Ryan. La saison 4. C’est une série américaine où il y a beaucoup d’action et de gunfight, j’ai été pris en première équipe. Dans une team de cascadeurs, sur un film, tu vas avoir une première équipe, ce sont ceux qui vont créer les chorégraphies avec le chef des cascadeurs et le coordinateur de cascades. C’est ce noyau qui va imaginer et proposer aux réalisateurs toutes les chorégraphies. Les autres cascadeurs vont venir seulement pour faire les actions. Ils viennent juste tourner les scènes.

« J’ai commencé avec Jack Ryan. Trois mois de tournage à l’étranger. J’ai été mis dans le bain direct. »

Où avez-vous tourné ?

Dubrovnik, Budapest, Tenerife, Gran Canaria. Une expérience intense, en anglais, non-stop. Ensuite, les projets se sont enchaînés : The Old Guard 2, un film avec Charlize Theron. Des séries Netflix, Sous la Seine, la série GIGN… et récemment K.O., un film avec Ciryl Gane, sorti le 6 juin sur Netflix. En cinq ans, j’ai bossé sur une quinzaine de projets.

As-tu une spécialité ?

Un cascadeur doit être complet. Mais je fais partie des cascadeurs physiques. Chutes, percussions, chorégraphies de combat avec des armes blanches ou à feu… tout ce qui se fait avec le corps. Je fais aussi du câblage – être projeté par un câble après une explosion ou un coup de fusil à pompe. J’adore ça. Ça me rappelle les super-héros. Je peux faire du pilotage, mais pas de précision. Je ne fais pas de grosses cascades mécaniques ni du pilotage de vitesse.

Comment t’es-tu formé ?

Sur le terrain, beaucoup. En formations, en stages, en observant. J’ai appris à manier les armes, les épées, à faire des combats chorégraphiés, du gunfight… Et je continue de me former sans arrêt.

As-tu aussi une formation d’acteur ?

Pas encore, mais j’ai participé à pas mal de castings où il fallait jouer. Je commence à avoir de petits rôles, des silhouettes plus plus. Je pense m’y mettre sérieusement, cela me plaît et c’est une suite logique.

Une scène particulièrement marquante ?

Un câblage : je devais courir, sauter sur une table avec une machette, me faire tirer dessus et être projeté. Quand on a préparé la chorégraphie, on n’arrivait pas à obtenir le résultat visuel qu’on recherchait. On a mis les câbles sous des angles différents, mais ça ne rendait pas bien à la caméra. Ils m’ont mis un câble derrière la cuisse. Et quand ils ont tiré, le câble m’a tiré en arrière, je suis parti en salto, je n’ai pas atterri sur la table comme prévu, j’ai atterri carrément deux mètres derrière, sur le sol. Ça rendait super bien et ils ont gardé la prise.

C’est un métier dangereux…

Oui, toutes les cascades comportent des risques. Même une « simple » chute d’escalier. Tu apprends à protéger ta tête, ta colonne, tu renforces ton corps, tu as des techniques de base pour apprendre à ne pas te faire mal. Maintenant tu prends quand même des coups. C’est pour cette raison qu’il faut s’entraîner, renforcer son corps. Mais en fait, ça ne s’apprend pas vraiment. Tu visualises, tu dis « bon je vais essayer d’atterrir comme ça » et tu atterris comme tu peux. L’instinct de survie est là.

As-tu vécu de mauvaises expériences ?

Non. Par contre, les conditions sont souvent compliquées. Parfois tu attends toute la journée dans le froid, tu es fatigué, tu n’as pas beaucoup dormi, et d’un coup tu as le réal qui vient et dit “hop on a besoin de toi, on va faire la scène”. C’est 3 heures du matin et tu dois faire une chute d’escalier, il faut tout donner ! Les scènes peuvent durer jusqu’à 5 heures. Mais tu oublies vite, lorsque tu effectues une grosse action et qu’elle est réussie.

Est-ce viable, financièrement ?

Oui, surtout si tu bosses à l’étranger. De base il y a un minimun syndical, un tarif à la journée non négociable en France, mais discutable à l’étranger. Après il y a les heures supplémentaires et les primes de risque, bien plus élevées à l’étranger. Pour donner un ordre d’idée, un câblage en France est rémunéré aux alentours de 300 euros. À l’étranger, ça peut monter à 2 000 dollars pour une seule chute. Plus c’est dangereux, plus tu gagnes. Aujourd’hui, je tourne, puis je vis avec les économies entre deux projets. Je n’ai pas encore l’intermittence, car j’ai trop bossé à l’étranger. Je fais aussi un peu de coaching sportif, mais c’est plus par fidélité envers certains élèves qu’un vrai plan de carrière.

Quelles sont les difficultés du milieu ?

Aujourd’hui il y a beaucoup de monde sur le marché. Il est primordial que, lorsqu’il y a un projet, le coordinateur pense toujours à toi. Il faut entretenir son réseau. Il faut être à Paris. Il faut se montrer, il faut poster des vidéos, réaliser des courts-métrages. Il faut être tout le temps visible. Heureusement, il y a les réseaux sociaux. Aujourd’hui, Instagram, c’est un peu le CV du cascadeur.

Toi, tu as réussi à vivre entre Paris et Montpellier…

Oui, je fais partie des rares cascadeurs à ne pas vivre tout le temps à Paris. Après j’y suis très très souvent. Mais je préfère vivre ici. Et puis même si aujourd’hui tout se passe principalement à Paris, les choses évoluent. À Montpellier, par exemple, il y a eu le tournage de Balle perdue 3 sur lequel j’ai pu travailler.

N’avez-vous pas d’agent comme un acteur, par exemple ?

Non, il n’y a pas d’agent, du moins en France. Je sais que certains Américains en ont. Mais eux, ils ont des syndicats que nous n’avons pas en France. En France, le but, c’est de se faire voir, de bien exécuter le boulot sur un plateau de tournage. Et c’est comme ça que tu es rappelé.

As-tu une idée du nombre de cascadeurs professionnels en France aujourd’hui ?

Quand je suis arrivé dans la cascade, on devait être peut-être 200-300. Là, aujourd’hui, ça se compte par milliers, peut-être 2 000 ou 3 000. C’est exponentiel. Mais très peu travaillent vraiment régulièrement. Les coordinateurs prennent des nouveaux, mais aussi beaucoup d’anciens qu’ils connaissent.

Y a-t-il un âge limite dans ce métier ?

Je dirais qu’il y a un âge où tu performes plus, je pense. C’est comme dans le sport de haut niveau. Peut-être entre 25 et 35 ans, je pense que c’est l’âge idéal pour la cascade, tu es en même temps mature et performant. Après, cela dépend de ce que l’on te demande. En fait, le vrai risque c’est la blessure : plus tu vieillis, plus tu cours des risques, et plus la récupération est longue… Mais tu peux performer très longtemps si tu t’entretiens bien.

Comment t’entretiens-tu, justement ?

Sport, sport, sport. Je fais un peu de tout. Comme je te l’ai dit, dans la cascade, il faut être complet. La base, c’est du renforcement musculaire, sport de combat, taekwondo, escalade, foot. Il faut toujours être prêt si l’on t’appelle. Dans le milieu, on te contacte au dernier moment. Il est rare qu’un coordinateur t’appelle et te dise, “au fait, dans trois mois, j’ai tel projet à telle date”. C’est plutôt “salut, tu peux être dispo après-demain ?”


Des projets à venir ?

J’ai auditionné pour deux films à l’étranger, mais je ne peux pas encore en parler, ce sont deux très grosses productions. J’ai aussi une série prévue en France. Mon but, c’est de continuer à performer, être sur le terrain, j’aime ces sensations. Et plus tard, j’aimerais devenir chorégraphe ou coordinateur de cascades. C’est l’objectif pour la suite de ma carrière.

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