Texte Philippe Pailhories // Photographie par Guilhem Canal
Premiers souvenirs du MHSC et de Louis Nicollin – MHSC
Ma première rencontre avec Louis Nicollin date de la saison 1983/1984. Je venais déjà au stade de la Mosson et je m’amusais à commenter les matches à blanc. J’avais un petit magnéto-cassettes, un Marantz. J’étais assis au milieu du public, je faisais autant chier les gens que je les amusais. Pendant des phases de jeu où tout le monde n’était pas en train de gueuler, on n’entendait que moi, entouré de ces silences. J’ai vraiment commencé à faire ce métier sur Radio Air Libre, une radio privée, au moment même où Radio France Hérault a été créée. Naturellement, mon positionnement par rapport au club a un peu changé, et c’est arrivé aux oreilles de Louis.
« En tant que supporter du MHSC, j’ai vécu des moments inoubliables.«
Durant toute mon existence et la sienne, je l’ai toujours appelé Louis, et je ne l’ai jamais, pas même une fois, tutoyé. Pour lui, j’étais Sersounet. Sersou, c’est le diminutif sympathique qui me colle à la peau – et j’en suis ravi –, mais Sersounet, c’est très personnel, il n’y a que Louis qui m’appelait ainsi.
« La passion pour le MHSC se transmet de génération en génération.«
On s’est rencontrés vraiment lors de mon premier déplacement, à Tavaux ou peut-être au Puy, je ne sais plus. J’étais monté avec ma voiture personnelle, il m’a vu arriver. Il m’a pris par la main, il y avait Coco Terrasse avec lui, et il m’a fait entrer dans le stade en décrétant qu’il était à la fois mon directeur et mon président, c’était sa manière à lui de s’imposer et marquer son territoire. Je le revois demander aux dirigeants du club une prise téléphonique pour que je puisse assurer le commentaire.
J’aimais beaucoup Louis parce que c’était un homme de bien, un homme qui avait le cœur aussi gros que son ventre, je crois l’avoir déjà dit mille fois. J’ai la faiblesse de penser, vous allez croire que c’est de la fausse modestie parce que je finis, avec l’âge, par croire que j’ai pu capitaliser un certain facteur sympathie auprès de certains, mais je pense, oui, je pense qu’il m’aimait particulièrement. Cela m’amène d’ailleurs à dire que j’ai eu la chance folle d’avoir deux pères. Celui qui m’a conçu, et celui qui m’a fait. Je crois que Louis m’a fait, autant que je dois tout au club parce que c’est ce club qui a fait celui que je suis devenu.
Louis n’avait pas autant besoin de moi que ce que j’avais un peu besoin de lui pour assurer ma mission de service public. Mais, sachant qu’à l’époque, j’étais un peu seul, puisqu’il n’y avait pas Canal+, pas RTL, pas Europe 1, il a aimé, je crois, ma façon de m’égosiller pour soutenir La Paillade.
Des moments inoubliables avec le président du Montpellier HSC
Il fallait faire très attention à ce qu’on lui disait, mais plus encore au moment où on le lui disait. Il fallait le prendre avec des pincettes, parce que je pense, il ne m’en voudra pas de le dire comme ça, que c’était d’abord un homme pétri de bon sens. Il avait énormément de flair, il sondait beaucoup l’âme des gens, c’était un champion pour prêcher le faux pour savoir le vrai. Il se foutait de connaître l’avis que tu avais de lui, mais il s’intéressait à ta personne.
Avec certains, il prenait plus de temps. Avec moi, il ne s’est jamais vraiment beaucoup confié, sauf pendant ma maladie où l’on avait mille et une raisons de ne plus parler de foot. J’avoue que, comme pour des milliers de gens, sa disparition m’a profondément affecté. Des milliers de personnes qui se sont toutes décrétées meilleur ami de… alors que je suis resté à ma place.
Raconter des moments d’intimité avec Louis est un exercice à la fois facile et difficile parce qu’il appelle à la nostalgie. Certains sont anodins mais réveillent chez moi des sentiments. Je pense à ce Grand Prix du Midi Libre que nous avions vécu, moi dans le véhicule de presse, lui dans celui de Jean Bène. Lors d’une descente, dans un virage, il y avait une immense banderole sur laquelle était inscrit : « Sersou, Loulou, on est avec vous ».
À cet instant, j’ai vu des appels de phares, j’ai pensé que l’on devait prendre de la distance sur les coureurs. Mais, par le plus grand des hasards, c’était la voiture de Louis. À l’arrivée, il m’a dit : « Tu as vu la banderole, Sersounet ? »
Le quart de finale de Coupe des Coupes à Manchester
Il était sensible, mais je ne l’ai vu lâcher une larme qu’une seule fois. C’était le soir du match aller du quart de finale de Coupe des Coupes en 1991 à Manchester. Je suis avec mes deux acolytes, Michel Gay, Jacques Colicchio. On est à quelques minutes du coup d’envoi. Je vois Louis déambuler dans le couloir parce qu’il est encore sous le coup de la sanction de l’UEFA pour son comportement à Eindhoven. Je me dis : j’y vais. J’ai mon Nagra sur l’épaule.
On n’est que tous les deux. Il a le regard dans tous les sens, comme s’il était sonné. Je lui tends mon micro. Je lui dis : « Louis, c’est un moment magnifique ». Il me regarde et je vois de la flotte dans les yeux. Il tremblote un peu et me dit : « quand je pense, Sersounet, d’où on vient et où on est … ». Il n’a jamais terminé sa phrase. Cette quarantaine de secondes de bande, je les ai chez moi. Ça reste un très grand moment.
La finale de la Coupe de France 1994 : un choix déchirant
Un autre grand moment, c’est la finale de Coupe de France 1994. J’avais promis à mon père de faire ce voyage au Maroc, qu’il croyait être son dernier, avec mes deux frères. Je m’étais engagé parce qu’avec un quart de finale à Marseille et une demi-finale à Lens, il y avait très peu de chance pour que le MHSC se qualifie. Mais quand on gagne 2-0 à Lens, je passe l’une des plus sombres nuits de gamberge de mon existence. J’honore finalement la promesse faite à mon père, Jacques Monin part commenter la finale, et je ne dis rien à Louis. Bien mal m’en a pris.
Trois semaines après, je le retrouve aux Escaldes, en Andorre, pour le départ du Grand Prix Midi Libre. Je viens de me garer sur le côté. Je le vois descendre la rue principale bordée de magasins. Je traverse pour le saluer. Il me regarde et me dit : « toi, regarde-moi bien, je ne te parle plus pendant quinze jours. Et tu vas maintenant changer de trottoir ». J’ai trouvé ça tellement touchant, que j’ai changé de trottoir.
Il pouvait avoir des emportements. Un jour, je fais une critique assez acerbe sur la gestion de l’équipe par Jean Fernandez. Le lundi, à midi, je vois un numéro privé qui m’appelle. Je savais qu’il n’y avait que lui et la banque qui m’appelaient en numéro privé. Je décroche : « Sersounet, c’est ton président. Dis-moi, alors comme ça, tu n’aimes pas Jean Fernandez ? ». Et là, il part dans une colère noire.
Je commets cette erreur de débutant de dire : « mais Loulou, s’il y a un problème, je prends ma voiture et je viens au Mas Saint-Gabriel ». Tu penses qu’il avait autre chose à faire que de m’attendre au Mas pour discuter. Il hurlait : « plus personne ne viendra à ton émission. Je vais donner des consignes… Plus un joueur ne viendra ». Il n’a évidemment donné aucune consigne.
Mais l’une des plus grandes séquences que je garde en mémoire, c’est celle du match à Bucarest. Après le match aller remporté 5-0, il avait accepté de commenter le match retour avec moi. Il avait fait cette promesse devant Pierre-Marie Grappin qui levait les yeux au ciel, genre, il ne la tiendra pas. Le match avait lieu à 13 heures. On avait des vieux micros droits comme Léon Zitrone à l’époque. 12h45, personne. 12h50, personne.
On avait fait un peu de promo pour l’annoncer, mais on s’était aussi préparés à son absence. Là, je me suis dit : il ne viendra pas. Et puis, alors que j’étais en ligne avec la radio à Montpellier, j’entends un tonitruant : « alors, il est où, Sersounet ? » Il avait monté les marches, et l’espace presse était en haute altitude. Il est dans la cabine, une grosse cabine, heureusement, et il me lâche : « bon, alors, on se le commente, ce match ? »…
J’étais vraiment touché qu’il tienne sa promesse, je le lui ai dit d’ailleurs. C’était épique. L’enjeu était tout relatif. Louis n’avait aucune notion du direct, la lampe rouge et tout ça. Il m’a engueulé vingt-cinq fois à l’antenne. Quand Colleter marque le premier but, je relativise un peu, ça ne faisait finalement que 6-0 sur l’ensemble des deux matches. Il hurlait à l’antenne : « mais putain, on a marqué, il te faut gueuler comme tu le fais à La Paillade ! »
Louis Nicollin, un homme de cœur et de caractère
Lorsque je suis tombé malade, il a été le premier à m’appeler. Après, il y a eu Laurent Blanc. Quand la maladie m’a rendu visite, j’ai pris un vrai coup sur le carafon et son coup de fil m’a fait beaucoup de bien : « Allo Sersounet, c’est ton président ». Sous-entendu, dans son esprit, je n’étais pas de Radio France, j’étais de La Paillade. « Ne me parle pas. Je sais ce qui se passe. »
Et puis il a enchaîné cette phrase qui a valu dix séances chez le psy : « Bon, tu vas pas me laisser tomber maintenant que l’on joue bien ». J’en ai la chair de poule rien qu’en l’évoquant. Il m’a dit : « je t’appellerai tous les mois. Ne me laisse pas sans nouvelles. » Quand je suis revenu onze mois après, dès le premier entraînement, il est venu à Grammont.
Je le revois s’extraire de sa Vel Satis. Il se positionne devant moi, me prend dans ses bras. Il m’écrase, donc. Là, il me dit : « j’ai prié pour toi ». C’était quelqu’un de très protecteur, en tout cas, c’est ce que j’ai perçu, pour ce qui est de mon expérience et des rapports personnels que nous avons entretenus.
Je me souviens aussi de ce repas de presse du jour de l’an au Mas Saint-Gabriel. En plein repas, il se lève et il me dit : « viens, il faut que je te dise un truc ». Je lui avais parlé d’un oncle menuisier qui pourrait l’aider à aménager sa cave s’il me faisait l’honneur de me la faire visiter. Nous voilà partis au sous-sol.
On arrive dans la cave, le sol est en graviers et, à mes pieds, à même les graviers, la verticale de Mouton Rothschild depuis 1945 qu’il avait raflée aux enchères à Carcassonne ! J’avais dépassé le seuil de la gêne, de l’embarras, pour avoir laissé mes collègues à l’étage, mais je me suis emporté : « vous vous rendez compte, Louis, tout est mélangé et vous devez ranger ces bouteilles mieux que ça ! »
Il m’écoutait à peine. Il déambulait. Il a pris une bouteille, un Yquem 1988. Il m’a dit : « tu crois que c’est bon, ça ? » J’ai dû lui répondre : « Louis, vous vous moquez de moi ! » Il me l’a offerte. Je ne pouvais accepter, il y avait tous les collègues, le moment était embarrassant. Il m’a dit : « tu te tais, tu montes, il y a une porte à gauche, et ta voiture est garée juste devant ». Le premier match qui a suivi son décès, j’étais démonté. Le stade était noir, j’étais à l’antenne sans vraiment y être. Ça a été repris par Canal. J’étais dévasté, oui.
« Allo Sersounet, c’est ton président »
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