“ UNE VIE DE PASSIONS ”

Promoteur et entraîneur de boxe pendant trente ans en Côte d’Ivoire, il a fréquenté Félix Houphouët-Boigny, les frères Tiozzo, Don King et même un Cardinal auprès desquels il a vécu des histoires fascinantes, un périple envoûtant à travers des univers sans fin.

Il s’appelle Yves. Yves l’Africain. Dans une ancienne vie, il buvait le café avec Félix Houphouët-Boigny et chaperonnait les Tiozzo à Las Vegas. Yves a 73 ans. Trente dédiés à la Côte d’Ivoire. Son passeport consigne 89 allers-retours entre Paris et Abidjan. « Robert Fahys, un boxeur de Besançon, vendait des machines à coudre à Abidjan, résume-t-il. Je travaillais dans une usine qui en fabriquait. Il m’a trouvé vaillant. Il m’a proposé de le rejoindre. » Yves, c’est la boxe. La démerde. La vie. Il a grandi dans un orphelinat à Castres où « il fallait que l’on massacre les autres, sinon on se faisait massacrer ». D’où, peut- être, ce goût prononcé pour l’art pugilistique. Il a un peu joué au rugby. Un peu boxé aussi, « en amateur, j’avais douze ans ». Il débarque donc à Abidjan en 1983. Robert Fahys l’héberge quelques mois. Puis vient le temps de la galère, la survie dans les quartiers populaires. « Je me suis retrouvé à la rue, sans argent, mais j’étais fier et je ne demandais rien à personne. J’ai vécu dans des maquis où la patronne me donnait un bol de riz matin et soir. J’ai connu Laurent Gbagbo qui venait boire la bière tous les soirs au Casablanca. » Mais il est donc vaillant. Un patron lui propose d’intégrer son entreprise de construction de stations- service. Il travaille jour et nuit. Sept jours sur sept. Il gagne beaucoup d’argent. « Il m’a même payé des vacances au Brésil, sourit-il. Mais le problème est que la patronne est tombée amoureuse de moi. Je suis allé voir son mari. Je lui ai dit :  » je m’en vais. Tu m’as offert un pont d’or, c’est vrai, mais ta femme m’a parlé d’une manière que je ne peux accepter. » » Maçon de métier, il monte une petite affaire, EBY, « j’ai encore le tampon ».

“ JE BOUFFAIS BEAUCOUP D’OSEILLE MAIS C’ÉTAIT MON PLAISIR ”

Elle le conduit à une plus grosse affaire. « Un jour, raconte-t-il, je fais des travaux chez un planteur qui possède une coopérative. Il me demande de confectionner des palettes pour expédier les ananas, les bananes, les papayes, les mangues. Je fais quelques essais. Personne ne fabriquait de palettes en Côte d’Ivoire. Ça a très vite bien marché. On faisait cent palettes par mois. Toutes à la main. On utilisait entre 1000 et 1200 m3 cubes de bois chaque mois. Une tonne de pointes de 80 par semaine. » Il mène une vie de roi. Gagne beaucoup d’argent. Il rencontre Jean-Marc Perono, organisateur, manager et entraîneur de boxe, lors d’une soirée poker. Il devient son assistant. Très vite, il ouvre une salle dans son usine de palettes. Il accueille quelques champions locaux. Le bouche-à-oreille attire les boxeurs de tout le continent. « J’avais cinq champions d’Afrique et un champion du monde WBU en poids lourds, N’Gou Augustin. 2,02 m; 110 kg. Un monstre. Mais il n’avait pas de couilles. Il avait peur. Et ça, ça ne se soigne pas. » Yves comprend très vite l’attrait du pays et de son président pour la boxe. En février 1974, Félix Houphouët-Boigny a assisté à un premier combat entre Séa Robinson et Salam Ouedraogo au Palais des sports de Treichville. Coup de foudre. En octobre de la même année, il facilite la diffusion en direct par satellite du combat d’anthologie de Kinshasa entre Mohamed Ali et George Foreman. Jean-Marc Perono et Yves s’engouffrent dans la brèche. Ils multiplient les galas. Le poids lourd Mary Konaté est leur première tête d’affiche. Le « taureau du Manding » s’incline à deux reprises contre le Zimbabwéen Proud Kilimanjaro pour le titre continental. C’est d’ailleurs lors de l’audience accordée aux deux boxeurs après le second combat que Houphouët-Boigny a prononcé son fameux « découragement n’est pas ivoirien ! » « Houphouët et tous les Ivoiriens étaient vraiment enragés, se souvient Yves. Ils se levaient la nuit pour voir boxer Mike Tyson. Houphouët avait intimé l’ordre aux deux chaînes nationales de diffuser les combats en direct. Il venait au Palais des sports où l’on pouvait accueillir 10 000 spectateurs. Bon, en serrant un peu, on arrivait à 16 000. À côté du Palais des sports, il y avait un stade où l’on a organisé le premier championnat d’Afrique. Il y avait 300 000 personnes. C’était de la folie. Quand Houphouët ne pouvait pas se déplacer, on attendait que la Présidence nous confirme qu’il était bien installé devant sa télévision, dans son fauteuil, pour démarrer les combats. » Criblé de dettes de jeu, Jean-Marc Perono est bientôt contraint de quitter la Côte d’Ivoire. Yves assume seul la suite. Il devient le patron. « J’ai d’abord fait un peu de service d’ordre, parce que tout le monde fracassait Jean-Marc, évidemment. Et puis j’ai enchaîné. » Dans sa salle, il accueille jusqu’à 60 boxeurs, toutes catégories, qu’il héberge dans les bungalows de sa villa. « Je les nourrissais, je les habillais, dit-il. J’avais fait faire le même survêtement que celui de l’équipe de France avec juste du orange, du blanc et du vert à la place du bleu- blanc-rouge. Dans les aéroports, on attirait l’attention. Je me régalais. Je bouffais beaucoup d’oseille mais c’était mon plaisir. Je voyageais partout. Je suis allé deux fois en Afrique du Sud, cinq fois à Las Vegas. »

“ HOUPHOUËT ME DONNAIT 10 MILLIONS EN CASH ”

Il peut surtout compter sur le soutien de Félix Houphouët-Boigny. « En 1992 ou 1993, j’ai organisé un gala qui m’a coûté 100 millions CFA de ma poche. Il n’y avait aucun sponsor. Houphouët m’a donné 10 millions en cash, camouflés dans un journal que je portais sous le bras. Je rentrais à la présidence comme je rentrais chez moi. À l’entrée, il y avait la garde républicaine qui téléphonait au secrétaire : il y a monsieur Yves qui est là. On m’accompagnait jusque dans le bureau. Il y avait d’abord une salle avec des fauteuils sur lesquels patientaient des ministres, des militaires gradés, mais je passais devant tout le monde. Ça huait un peu, mais c’était comme ça. Je restais une à deux heures, il y avait toujours un café ou une collation, on parlait de boxe, des boxeurs, des prochains galas. » Les deux hommes envisagent même de créer un centre d’entraînement, pas très loin de l’aéroport. Houphouët- Boigny offre d’ailleurs dix hectares de terrain le long de la grande ligne droite pour le construire. « Je dois toujours avoir les titres de propriété, quelque part… » Le projet n’ira jamais à son terme. Celui avec N’Gou Augustin non plus. En 1997, Yves parvient à convaincre Don King d’intercaler un combat avec N’Gou Augustin entre les affiches Fabrice Tiozzo – Nate Miller et Evander Holyfield – Michael Moorer pour le titre mondial. « Il s’est chié dessus, soupire-t-il. Il n’est jamais venu. Il est allé se cacher au village à la frontière du Ghana. C’est le président qui a envoyé une patrouille pour le chercher. Il m’a appelé, j’étais à Montpellier. Ils l’avaient récupéré, et il avait promis de prendre l’avion pour Las Vegas. Il ne l’a jamais pris. C’est le drame de ma vie. Le drame de ma vie, c’est pas une gonzesse, c’est un mec. Toute la Côte d’Ivoire allait se lever à quatre heures du matin pour regarder le combat. Il était très bon, c’était un boxeur hors pair, une montagne de muscles, un colosse. Mais il n’arrivait pas à dominer sa peur. En Europe, il fallait le prendre par la main pour l’amener au ring. On lui disait :  » ça va aller Tintin « … Mais on n’était jamais sûr qu’il monte. » Yves a assisté à des championnats du monde avec Jean- Marc Perono, les neuf victorieux de Fabrice Tiozzo, celui de son frère Christophe à Lyon, ou de Hacine Chérifi à Villeurbanne. Il a même fait boxer toute la famille à Treichville, « un coup de pub phénoménal ». Mais il n’a jamais eu le plaisir de conduire un boxeur ivoirien au titre suprême. « J’en ai pourtant eu des très bons, s’enflamme-t-il, trois ou quatre qui auraient pu boxer à Las Vegas. Il y avait notamment un poids coq, Séa Augustin. Il y avait du Sugar Ray Leonard ou du Oscar de la Hoya en lui. C’était une merveille. Il avait tout. » Un mi-lourd, Henri Mobio, aurait pu lui aussi faire carrière. « C’était un foudre, dit Yves. Je l’ai emmené boxer en Algérie avec Mohamed Benguesmia, un combat de préparation à un championnat du monde. Il avait un crochet gauche, quand ça touchait, ça descendait. Benguesmia a été touché, il est descendu. Ils ont compté 20 secondes. Ils lui ont lavé la figure puis l’ont laissé tourner jusqu’à la fin et l’ont quand même donné vainqueur. »

“ JE ME SUIS FAIT AVOIR À L’AMITIÉ ”

David Thio, un poids welters, était prometteur lui aussi et s’apprêtait pour un championnat du monde. Il est mort sur un ring lyonnais, en 1989, au terme d’un combat contre l’Américain Terrence Alli. Il avait vingt- deux ans. « Un traumatisme » dans la carrière d’Yves. Yves a aimé tous ses boxeurs. Il a accueilli la plupart d’entre eux dans sa villa de la Zone 4 à Abidjan. Plus tard, il en a même hébergé certains dans son mas à Montpellier. Il les a fait boxer au BC Montpellier lorsqu’il exerçait la fonction de président. « Mais ils m’ont fait les pires misères, soupire-t-il. Ils m’ont volé, de l’argent, des passeports. Une nuit, Kimou Kouassi et Henri Mobio se sont soûlés la gueule puis se sont enfuis au petit matin. Sans donner de nouvelles. C’est comme ça. C’est triste, mais c’est comme ça. »

Yves ne regrette rien. Il a savouré chaque minute de ces trente années de parenthèse. Il sait qu’il aurait pu, parfois, s’y prendre autrement. Mais il n’y a pas d’avenir à vivre dans le passé. Un épisode lui reste pourtant en travers de la gorge. Il devait vendre son usine de palettes à un groupe américain engagé dans la filière café/ cacao et très intéressé par ses 3500 m2 de hangars. Il a préféré la céder à un Cardinal, l’oncle d’un ami intime. « François Kacou venait tous les jours à la maison, il avait cinq enfants, ils étaient comme mes enfants. Il m’a dit :  » tonton veut te voir « . Je suis allé à l’Évêché. Là, le Cardinal Bernard Agré me dit :  » combien tu vends ton affaire ? » J’ai dit 750 millions CFA. Il m’a dit OK, et il a payé avec l’argent de l’église. Il m’a d’abord versé 400 millions. Je ne me suis pas inquiété. C’était quand même un Cardinal, hein ? Si tu ne crois pas un Cardinal, qui vas-tu croire ? Mais je n’ai jamais vu le reste. Je me suis fait avoir à l’amitié. »
Yves ne se plaint de rien. Il n’est pas allé à l’école plus loin que le certificat d’études. Il a voyagé à travers le monde. Rencontré des gens extraordinaires, des amis toujours fidèles. Gagné beaucoup d’argent. Roulé en Ferrari et surtout en Harley-Davidson, « un rêve d’enfant ». « Non, je ne me plains pas de ma vie, dit-il. Loin de là. Mais à refaire, il y a des choses que je ferais un peu mieux. Ce sont les leçons que la vie t’enseigne. » Retiré à Lattes, Yves souffre d’insuffisance rénale. Les trois séances de dialyse hebdomadaires l’affadissent, mais les stigmates sur son visage racontent surtout à quel point il est indestructible et sage. Franck et Christophe Tiozzo vont venir lui rendre visite cet été. Il assistera peut-être à un ou deux combats à La Chamberte. Et continuera à se soigner. « Je suis mal en point, mais je vais un peu mieux en ce moment. Il y a un an, il fallait me tenir des deux côtés pour me faire avancer. Ces dialyses, ça me crève. Lundi, mercredi, vendredi. À cinq heures du matin. Une aiguille grosse comme le doigt. J’appréhende chaque séance. C’est un enfer. Il me faut une greffe de rein. Je suis sur une liste, mais il y a cinq ans d’attente. Je serai crevé dans cinq ans. Je sais que je ne l’aurai jamais cette greffe. Ils les destinent aux jeunes. C’est normal. Et puis, ils n’en ont rien à foutre de ma gueule. » Il s’appelle Yves. Yves l’Africain. Cette vie, c’est surtout un hymne à cette Côte d’Ivoire sensuelle, généreuse et hypnotique, à la boxe, dont la morsure a marqué Yves Delpont _ c’est son vrai nom _ pour la vie.

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