C’est un voyage d’à peine une heure. Un voyage fantastique, une balade, comme un art de vivre et de se délecter. Il démarre sur l’île d’Oléron avec les planches des cousins. Il se poursuit sur les vaguelettes de Palavas- les-Flots puis emprunte des sentes souvent déroutantes, avec, toujours, ce mélange de styles pour tisser une intimité qui lui donne tout son caractère. Californie. Portugal avec la 309 Peugeot de sa mère. Costa Rica. Costa Rica surtout. Berlin. Istanbul. Sayulita. Hossegor. Playa de Veneguera, le paradis caché de Gran Canaria. New York ou l’Écosse. Popoyo et son reef-break, une vague qui casse sur une dalle, une sorte de rupture de l’élément sur un récif. Une vague régulière et constante. Une légende. Walter de Castro nous invite à nous laisser flotter dans son sillage baroque. Partout, il est question de surf, de sable et de vagues. De musique aussi. On grimpe d’ailleurs sur la scène du Rockstore où il nous offre quelques lignes de basse. On le retrouve au Zénith en première partie de Washing Machine, ce groupe de rock moderne qui, comme lui, aime bien les brassages et les rencontres improbables. Ou dans les arènes de Lattes, accompagné des Négresses Vertes. Sur le sable comme sur scène et partout où ses pas légers le guident, il y a d’abord les potes. Stan. Ben. Jean-Phi. Adri. Potes pour lâcher prise ou pour imaginer l’épopée d’après. Potes d’enfance. Potes de virées. Potes de musique. Potes d’entrepreneuriat. Walter de Castro est donc surfeur et sa dégaine ne laisse aucun doute à son sujet. Il est musicien. Pas de doute non plus. Entrepreneur. Artisan. Concepteur et poseur de terrasses en bois. Propriétaire de bar. Un peu photographe. Un touche-à-tout qui œuvre dans les univers parallèles protéiformes et interconnectés de la création. Un électron libre comme l’air qui s’oppose à l’uniformité ambiante pour créer l’alternative artistique et délirante de sa vision. Sa dernière coquetterie ? Le Nicaragua. Grâce à la présence des lacs situés dans les terres, il y a plus de 330 jours de vent off-shore à Popoyo. Chill, surf et soleil sont perpétuellement au rendez-vous. Face à l’un des spots les plus prisés de cette région sauvage et isolée, il vient d’acquérir un terrain de 1500 m2 à 50 $ le mètre carré en deuxième ligne. « On a découvert ça avec Adrien Bombal, un pote photographe, raconte-t-il. Des Français installés là-bas nous ont branchés avec un fermier du delta. Il a partitionné son terrain. Pour l’instant, c’est un marécage. Il va falloir surélever ou drainer. On s’est associés à trois. On va y construire de petites maisons en bois sans prétention. Ça, c’est plus mon domaine. » L’un de ses domaines. Walter de Castro est inclassable ou alors dans la catégorie des hédonistes indécrottables. À l’âge de 7 ans, il kiffait du Stevie Wonder sur le siège arrière de la Rancho de ses parents en allant à La Grande Motte, avec un berger belge noir à côté de lui et une paire de Ray-Ban sur le nez. « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu privilégier un style de vie très cool. » Le surf et la musique sont des activités « très cool ». À Montpellier, il obtient un diplôme universitaire en génie électrique et informatique industrielle qui lui permet surtout de savoir ce qu’il ne voulait absolument pas faire. Il crée un groupe, Pony Center, avec lequel il décroche la « Compilation Montpellier », une initiative de la Ville et de la Communauté d’Agglomération pour aider des groupes à enregistrer leur premier disque.
“ À 7 ANS, IL KIFFAIT DU STEVIE WONDER SUR LE SIÈGE ARRIÈRE DE LA RANCHO DE SES PARENTS, AVEC UN BERGER BELGE NOIR ASSIS À CÔTÉ DE LUI ET UNE PAIRE DE RAY-BAN SUR LE NEZ. ”
Avec Benjamin Touchet, qu’il a rencontré à Hossegor, il récidive avec un autre groupe, Babamars, plus tourné vers la musique assistée par ordinateur, que la critique qualifie à l’époque de « poétique, enveloppant, positif et joyeux ». Babamars propulse le duo dans la Capitale. « On avait ce rythme de musiciens un peu shlags, mais on bossait beaucoup, sourit- il. Un soir, on a rencontré un mec, Stéphane Berthelot, qui a aimé ce que l’on faisait et qui a voulu devenir notre manager. On lui a dit que l’on voulait signer chez Virgin. Trois semaines après, on était dans les locaux. On voulait bosser avec Chilly Gonzales, un juif canadien déjanté qui avait une personnalité scénique très drôle. On adorait son crossover et son côté très cool. Bon, ça a fini par foirer, et on a signé sur un petit label, Warm, grâce auquel on a enregistré un premier album, Whatever Happened to All Our Pioneers. On se prenait un peu pour des stars. On se comparait à Phoenix. Ils avaient fait un album concept qui allait taper dans tous les genres. Un mélange entre les Beastie Boys et un côté jazz. Nous, on était en écoute dans les FNAC. On a vendu 5000 disques en une semaine. On a connu un petit succès d’estime, puis ça s’est estompé. » L’aventure dure trois ans. Retour à Montpellier. « Sincèrement, concède-t-il, je me suis rendu compte que la scène ne me plaisait pas plus que ça. Je trouvais que ce n’était pas la noblesse de l’art. Je préférais le temps passé à enregistrer, picoler, fabriquer. J’ai toujours été frustré sur scène. » Il termine tout de même le deuxième album, Surprising Twist, dans la cave des parents de sa petite amie allemande à Weimar. Mais il a déjà conscience qu’il ne sera pas aisé de vivre seulement de sa musique. Alors il rebondit autrement. Il décide de reprendre un bar. Ah, non ! Avant ça, il y a l’épisode FIFA : « On a reçu cet appel de EA SPORTS pour être dans le jeu FIFA 2008. J’adorais ce jeu et les musiques qu’il y avait dedans. J’adore aussi le foot. On a fait un clip. On est allés tourner en Camargue. J’avais pondu un truc un peu ésotérique, une voiture, une fille, une valise. Il n’y avait aucune histoire. J’aime David Lynch, et ce clip était comme un clin d’œil. Il s’intitule The Core, et il a dépassé le million d’écoutes sur Spotify. » Le bar donc. Au 8 de la rue de l’Aiguillerie à Montpellier. Avec un autre pote, Vincent Bacharan, membre de Koacha. « C’était un bar à cocktails très froid, raconte- t-il, et on l’a transformé en bar musical avec nos goûts à nous. Le premier mois, on a fait le même chiffre d’affaires que notre associé en une année. On remplissait tous les soirs, on fermait tard. Mais au bout d’un an, l’associé ne s’est plus entendu avec Vincent. C’est un peu parti en vrille. Il m’a intenté un procès. » Vient donc l’heure de l’entrepreneuriat. Walter de Castro est nostalgique des combinaisons de surf un peu rétro. Sauf que l’offre est aujourd’hui très technique, très classique. Alors il imagine un concept de produits innovants sur ce marché standardisé. Au Costa Rica, où il est parti avec un pote dentiste et Jean-Philippe Freu, de Rinôçérôse, qui venait jouer dans son bar, il rencontre Stanislas Bresson, fou de surf lui- aussi. « J’avais dessiné des trucs, des polos, des marinières, des tops Burberry, des petites vestes façon Teddy, un pantalon en Néoprène. J’avais imprimé une vingtaine de livrets que Stan a regardés. Il m’a dit » Mais tu sais que c’est mon job de faire du sourcing. Je fais ça pour Takoon. Si tu veux, je te fais tes prototypes. » »
“ JE NAVIGUE À VUE, ET J’AIME ÇA,
C’EST MÊME L’HISTOIRE DE MA VIE. ”
Ils créent une boîte, Neptuneum, et une marque, Saint Jacques, spécialisée dans le wet à porter. Il investit 40 des 50 000 euros qu’il obtient de son procès. Un troisième bonhomme, Grégory L’Homme, entre dans l’histoire. Le Business & Innovation Centre de Montpellier est un soutien. La Banque Populaire prête les 50 000 € nécessaires à la première collection. « Je me suis mis en retrait depuis, indique-t- il. J’ai adoré lancer Saint Jacques. Mais je ne me sens pas de jouer le rôle de commercial ni de commerçant et Stan le fait tellement bien ! Les SAV, les sponsors, les envois, les employés… Tous les ans, notre bilan est quasiment à l’équilibre. Récemment, on a fait une déclinaison de la marque avec Rivage pour le Longe Côte. L’aventure dure depuis dix ans et j’en retire une vraie fierté. » Son quotidien aujourd’hui ? Toujours un peu de musique. Avec son pote Patou des Rinôçérôse, il a intégré une maison d’éditions, Cézame Music Agency, pour de la musique à l’image. Il invente des ponts entre les artistes et les ambiances, et il adore le résultat. Il joue aussi pour Club Océan, « un truc décontracté ». « En fait, sourit-il, j’aime bien les années 1980, Philippe Lavil, Lio, cette musique influencée par les Caraïbes. Club Océan, c’est de la néo- variété tropicale, la punchline est de moi… On a lancé ça avec Jean-Phi, mon colocataire par intermittences, et on a bossé aussi avec Jean-Louis Palumbo. On voulait retrouver cette légèreté des années 1980 que Papooz ou Kids Return ont entretenue. » Il a aussi produit deux ou trois morceaux pour Woodentrees, le groupe de Ben et de sa femme rencontrée à Paris au temps de Babamars. De la folk atmosphérique. Le reste du temps, lorsqu’il n’est pas en vadrouille, il pose des terrasses de luxe en bois exotique qui allient esthétisme, confort et durabilité. « J’aime bien cette idée de travailler à l’extérieur, justifie-t-il, de rencontrer de nouvelles personnes, de transformer un truc moche en un truc beau. Après le travail au bar, un travail immatériel, j’avais besoin de me connecter à du matériel. Je me suis inscrit à mon compte, je travaille aussi pour d’autres boîtes de la région. Je gagne suffisamment ma vie, et puis je n’ai pas de grands besoins, sinon ceux nécessaires à mes voyages. Et ça me permet aussi de continuer à faire de la musique. » Voilà, l’heure est passée, le voyage ne va pas tarder à s’achever. On a hâte de connaître la suite à Popoyo. On imagine des cabanes en bois, face à l’océan Pacifique. On imagine Walter de Castro longer la côte. Observer la houle arriver. Sentir le vent d’Est souffler. Enfiler une tunique Saint Jacques. Écouter Let the Morning Come Again de Papooz. À moins qu’il ne rachète un autre bar. À moins qu’un pote l’emmène ailleurs… « Je navigue à vue, conclut-il, et j’aime ça, c’est même l’histoire de ma vie. Mes choix ont toujours été orientés par ma sensibilité. » Et la sensibilité de chacun fait finalement son génie.
Texte par Philippe Pailhories Photographies par Guilhem Canal
Pour découvrir les tuniques Saint Jacques : ICI